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Entrevue
avec Hubert Haddad
et Richard Dalla Rosa
Ecrivain
et poètes français
paru en juin 2002
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HUBERT
HADDAD est né en Tunisie. Il écrit depuis une
trentaine d’années des romans, des essais, du théâtre
et des recueils de poésie. Accompagné de ses acolytes
de la Nouvelle Fiction, il fonde aux débuts de son aventure
littéraire la revue Point d’être, espace
de révolte et de liberté où s’exprimait
l’âme d’une époque tourmentée
- les années soixante-dix. Depuis, il poursuit son chemin
de poète engagé dans le refus des genres, silhouette
élancée et regard de celui qui toujours souhaite
“ne pas s’installer”. Son livre l’Univers
repense la forme romanesque sous la forme d’un dictionnaire,
dont chaque fragment est un tout, évoquant les thèmes
chers de la mémoire, de l’identité et du
temps.
La majeure partie des romans de Carlotto met en scène
un détective non-officiel, l'alligatore, amateur de morceaux
de blues et de calvados, qui utilise des méthodes personnelles
(pas toujours légales) dans le but d'obtenir justice
et vérité. Une justice et une vérité
réelles, pas seulement officielles. Au fond, dans ses
romans, les valeurs constantes de la mémoire et de la
contre-information sont des thèmes récurrents,
traités par exemple amplement dans un roman reportage
“Le irregolari”. Les derniers moments tragiques
des " desaparecidos " - ces disparus argentins enlevés
par la dictature et jamais retrouvés - et les méthodes
adoptées par la police argentine y sont décrits
de façon détaillée et touchante, en essayant
d'éveiller les consciences dans une société
occidentale qui, pendant longtemps, a fait semblant de ne pas
savoir.
RICHARD DALLA ROSA est né en 1974 dans
les Ardennes, à Charleville-Mézières. Il
publie en 1997 son premier livre, La nuit des heures, qui sera
suivi par des recueils de nouvelles et deux romans. Professeur
de latin, Richard anime plusieurs ateliers d’écriture
dans sa région natale. Il est également chroniqueur
à www.zone-littéraire.com et www.objectif-cinema.com,
et prépare l’adaptation de ses écrits au
théâtre et au cinéma. Son dernier roman,
Epsilon, voit la figure récurrente du narrateur fou s’introduire
dans la vie de trois actrices, livrées au désir
d’un metteur en scène étrange.
Justine
est-elle bandante ?
Hubert Haddad : L’oeuvre du Marquis
de Sade, en soi, n'est pas une machine désirante ou bandante.
En tout cas ce n’est pas ce qui demeure du projet de l’écrivain.
A travers la sexualité, cette prison suprême de
l’incarna-tion, il a essayé de se libérer
de tout l'appareil d’oppression, à tous les niveaux
du pouvoir, intériorisés et extérieurs.
Justine certes est bandante pour les sadiens de complexion sadique,
mais pas né-cessairement pour le commun des lecteurs,
ni pour celui qui déchiffre l’envers du décor
historique-philosophique. D'autre part, Justine est moderne,
parce que tout ce qui est de l'ordre de l'excès sys-tématique
et de la transgression résolue est toujours à
vif. Donc Sade est aussi moderne qu'Eschy-le, pour l’heure.
On ne va pas au delà du fatum, on ne va pas au delà
d'Eschyle. Les grecs, à l'origine, face aux dieux et
à une condition abandonnée au fond de l'humain,
ne vont pas tourner autour du pot. Ils se ressaisissent dans
l’Olympe. Ils sont à l'endroit des mythes, donc
à l'endroit de la mort, de la vie, de la sexualité,
de l'amour.
Richard Dalla Rosa : L'écriture
est également une transgression de soi-même. On
travaille sur son propre matériau langagier. Il n'y a
pas plus sauvage qu'une histoire qu'on est en train d'écrire,
parce qu’on croit la contrôler de bout en bout,
mais à certains moments ça dérape. Ce dérapage,
libre à nous d'en faire ce qu'on veut.
HH : Ce que je soulignerais, c'est la
transgression pour soi-même. Ce n'est pas forcément
la transgression de tel auteur dans telle culture, à
tel moment. On doit toujours se scandaliser soi-même.
RDR : Il y a aussi l'étonnement,
tout simplement, l'émerveillement, la surprise. Si on
ne se surprend plus, il faut se remettre en cause.
HH
: La transgression demande un certain péril…
RDR
: … du danger.
HH : Aujourd'hui, il y a des secteurs
de la littérature où l'on publie des érotiques,
mais on s'aperçoit que, dans ce genre de littérature,
les auteurs sont butés sur le sujet, et vont finalement
être assez conven-tionnels, en déployant un certain
nombre de figures acquises depuis l'homme de Neandertal. Cependant
on se rend compte en lisant la littérature romanesque
courante, qu'il y a une obscénité banalisée,
souvent une vulgarité crasse.
RDR : Cette vulgarité n'étonne
plus. C'est devenu des motifs récurrents, presque des
clichés.
HH : La vulgarité, c'est faire
un usage "beauf" de la sexualité.
RDR
: J'ai lu Baise-moi, de Virginie Despentes, il y a un an et
demi. J'ai été surpris de découvrir qu'elle
avait du style. Là, il y a peut-être quelque chose
de dérangeant, non seulement de la provocation, mais
quelque chose de décalé par rapport à la
société. J'ai également lu par hasard La
vie sexuelle de Catherine M., une conception littéraire
de la sexualité très intellectualisée,
sobre, humble. Presque bon enfant…
HH : Cette littérature trash en vogue est un petit peu
déclinée du Boucher d’Alina Reyes qui a
fait scandale à son époque. C'était un
succès de librairie. Mais Alina Reyes est un véritable
écrivain. La liberté est une forme de style.
Qu'est-ce
qu'une écriture érotique ?
HH : C'est toute la différence
entre Mandiargues et Guyotat. Mandiar-gues, c'est l'érotisme,
une démarche intérieure théâtrale
à la fois ; on est dans les drapures du baroque. Guyotat,
c'est la pulsion qui est manifestée, c'est une écriture
pulsionnelle, donc compul-sionnelle. On peut écrire une
oraison comme Bossuet, et être porté par la pulsion
érotique. On peut lire des pages et des pages d'une littérature
qui se veut proprement érotique, et finalement se trouver
dans quelque chose de complètement fade, sans portée
ni allant. Dans un livre comme Les Hauts de Hurlevent d'Emilie
Brontë, il y a une tension érotique - sans aucune
scène explicite - portée par une folie où
le sexe et la mort sont à tout instant présents.
RDR
: La tension érotique rejoint la tension narrative. Une
espèce de fil tendu entre deux espaces, l'espace créé,
imaginaire, et l'espace réel. J'aime bien cette espèce
de passerelle, où justement tous les possibles érotiques
se mettent en place dans l'intime. En fait, ce qui est intéressant,
c'est l'intimité. C'est là que ça devient
vraiment affrio-lant… L'excitation naît de l'appro-che,
de la découverte. La sexualité, finalement, rejoint
l'acte d'écrire. Mais la plupart des écrivains
con-temporains dont on parle le plus montrent directement sans
prendre le temps d'enlever des couches. Or, c'est la patience
qui compte dans la pulsion.
HH : Cette pulsion évidemment d'ordre sexuel - en est-il
d’autre ? - est à l'origine des Chants de Maldoror,
mais ensuite, pour le lecteur, il y a un espace tragique, où
il va retrouver le drame de la pulsion, et non la pulsion elle-même.
Ca concerne l'auteur, la pulsion. J'ai écrit un livre
qui s'appelle Un rêve de glace, l'his-toire d'un nécrophile,
un jeune homme qui est gardien d'une morgue, et tombe amoureux
d'une jeune morte. C'est un roman de délire obsessionnel
porté par une folie, un de mes premiers livres. J'ai
écrit un livre proche où j'ai mis les gens dans
une situation d'anthro-pophagie, à partir d'un fait divers
qui m'avait frappé : l'avion qui s'était écrasé
dans la Cordillère des Andes. Il y avait là transgression
à partir d'une situation traumatique où un groupe
civilisé régresse au fond primitif et fondateur
: les Titans et les Atrides, le cannibalisme et l'inceste en
procès d’interdit à travers tous les rituels
pour atteindre désir compromis. On est traversé
par la mort et le sexe, la vie et le sexe, la vie et la mort.
Les animaux indifférenciés qui n'ont pas de sexualité
sont éternels, puisqu'ils se perpétuent de manière
impersonnelle, dans une fragmen-tation neutre. Nous sommes vis-à-vis
de ce lieu de notre mort qu'est la sexualité, dans un
rapport bénin et clownesque. Ce qui m'étonne tou-jours
dans la sexualité telle qu’elle s’exprime,
c'est cette niaiserie universelle, cette "cuculisation"
comme disait Gombrovitch. Quand on aborde la sexualité
de front, la rigolade prime comme chez le tout jeune enfant,
vite relayée par la sournoiserie satisfaite, la peur
arrogante aussi, le tout hystérisé sous le masque
de Tartuffe. Pornographie et gaudriole rempla-cent éloquemment
la feuille de vigne. Il n’empêche que le sexe est
le lieu métaphysique par excel-lence, celui du mystère,
de l’origine et de la fin. Ce demi-sommeil écoeurant
de la sexualité conviviale et médiatique crée
les monstres, et la banalité monstrueuse, entre violence
et tout-à-l’égout. Pourtant, c’est
aussi avec le corps qu’on devient libre et que l’esprit
connaît la joie, l’altérité joyeuse.
RDR : On ne tient pas assez compte de
cet aspect presque mystique de l'acte. Ce n'est pas seulement
une mécanique. Ce café (brasserie de la gare st
lazare, ndlr.) où nous sommes en ce moment, c'est ici
qu'a été tournée une des scènes
finales de La Double vie de Véronique. Juste-ment les
deux êtres se retrouvent après un jeu de lettres,
de pistage. Entre eux, il y a une tension sexuelle, dramatique,
car leur rencontre peut déboucher sur le début
d'une nouvelle vie, aussi bien que sur la mort du fantasme.
La double vie de Véronique, ça parle de la métaphysique
des corps, par le jeu des synchronicités, des hasards,
des coïncidences... Mais J'aime le contact totalement physique,
concret et palpable. Dans Antiberg, par exemple, il y a ce geste
de Dominique qui s'attarde sur l'épaule et le dos, la
nuque de Claude. C'est érotique, mais aussi très
simple. Certaines émotions ne passeront jamais par des
scènes suggérées. L'écriture à
proprement dit d'une scène érotique, j'essaye
plus par amusement, peut-être…
HH
: L'écriture d'une scène érotique est un
exercice de style, un genre que j'ai abordé dans L'âme
de Buridan, lequel a ses figures qu'on peut certes transgres-ser
; c'est un genre littéraire, comme le policier, mais
où l'érotis-me est le seul objet, terriblement
répétitif. Que faire de la répétition
? Le désir, c'est d'abord l'imaginaire. Sans imaginaire,
il y a seulement le besoin. Il est probable que la plupart des
animaux vivent plus dans un besoin aveugle que dans une représentation
de ce besoin. Pour qu'il y ait représentation, il faut
un espace symbolique. Et le langage permet un dédoublement
qui va porter l'objet sexuel au lieu même de son théâtre
intime.
RDR : Néanmoins ce n'est pas évident, et même
dangereux de donner corps aux mots. Ces scènes, je les
retravaille beaucoup; ce sont des scènes capitales dans
la progression d'une histoire, les nœuds d'une narration.
Il faut savoir si on fait un nœud coulant, un nœud
de chaise - c'est pas pour rien que l'homme a inventé
une multitude de nœuds marins ! Il faut essayer de nouer
quelque chose qui gardera l'apparence d'un nœud, mais qui
n’en sera plus un. Dans Le Paradoxe des menteurs (roman
policier à paraître), mon but est de laisser s'infiltrer
l'érotisme du premier au dernier mot, et non seulement
dans les trois scènes clé que j'ai prévues.
C'est l'histoire d'un écrivain qui se sait condamné,
il a 60 ans, une grave maladie. Il avoue n'avoir jamais écrit
aucun de ses livres. Il décide donc d'écrire son
vrai premier roman, inspiré d'un fait divers : une vigile
universitaire a été violemment assommé.
Pour tout indice, deux trous rouges (la marque du vampire),
et une page de recueil poétique de Michaux glissée
dans le bâillon. Le vampire est une figure érotique
: sueur, sang, sperme, salive !
L'Univers
est-il un livre érotique ?
HH : J'ai voulu écrire un roman
au-delà du roman. Celui-ci a intégré tous
les domaines de la chose écrite dès la fin du
XIXème siècle, aussi bien le théâtre
(les romans dialogués de Dostoievski par exemple) que
les enjeux philoso-phiques (avec René Daumal ou un Herman
Broch) ou la poésie (chez Junger, Gracq ou William Goyen,
entre autres). Le drame de ce genre cannibale réside
au fond dans son succès. On est tombé dans les
pires conventions, l’entropie feuilletonniste et journaliste
aidant, le roman petit-bourgeois, vrai stuc de notre littéra-ture,
alors que le roman devrait toujours être une aventure.
Il ne s'agit pas de reprendre le même moule et de recommencer
pour la fade satisfaction des foules. Pour moi il était
temps d'aller voir ailleurs. Il y avait certes déjà
eu des ruptures : j’ai commencé par là avec
Armelle ou l'éternel retour roman éclaté
tourbillonnaire ; Un rêve de glace est un rituel de transgression,
sous une forme cette fois plus traditionnelle. L'Univers m'a
permis de repenser complètement la forme. C’est
un roman gigogne aussi bien érotique, métaphysique,
voire scientifique sous l’aspect rigoureux d'un dic-tionnaire.
Un astrophysicien, sans mémoire, essaye de reconstituer
son identité. Parce qu'il est amnési-que, et que
tout lui revient de façon éclatée, la seule
façon de se repérer entre deux disparitions mnésiques
est de noter les choses de manière alphabétique
: aussi bien son savoir que ses souvenirs d'enfance, ses amours,
qui font partie d'une même constellation, sur un même
plan d’apparition. D’où cette procession
fragmentaire. Dans sa situation, il n'y a pas de hiérarchie,
pas de temps. A l'extrê-me, imaginez un instant un amnési-que
absolu, il n'aurait pas de sentiment intime. Il ne pourrait
même pas coordonner ses gestes. La mémoire suppose
une “hal-lucination vraie”, un espace sym-bolique
qui se déploie dans la durée et nous interdit
de vivre le contact, l’instant, l’effraction cha-otique
de l’être présent. Et l'instant ne peut se
retrouver que de façon accidentelle. Cet accident est
en soi le désassujettissement, c'est-à-dire la
disparition, la mort, notre seul horizon, qui est l’infini.
RDR : Le fait que L'Univers ne soit pas
linéaire se retrouve à la lecture. On peut choisir
un mot du "diction-naire" au hasard des pages, et
le lire comme une petite histoire en soi. On pourrait même
lire le livre à l'envers.
HH : Cependant, ce n'est pas du tout un
procédé oulipien. Un oulipien, lui, aurait écrit
son roman, et ensuite aurait fait des découpa-ges. Là,
j'ai voulu que chaque artic-le soit comme un début nécessaire
organiquement lié à l’ensemble, ce qui permet
au choix une lecture multiple ou linéaire sans jamais
interrompre le processus d’intéri-orisation qui,
au bout de la lecture, doit laisser une impression de traversée
surréelle et pourtant vécue.
RDR : Ces articles évoquent l'espace
de la vie, du corps, des souvenirs, et pas seulement le temps
du héros. Le vingtième siècle, c'était
vraiment le roman du temps. Pour moi, l'écriture est
l'exploration d'un espace comme une zone frontalière
qui serait le monde intérieur caché derrière
le front de chacun. Cet espace symbolique se rapproche de l'in-conscient
et se superpose continuellement à notre réalité.
La figure du Narrateur Fou, dans Eloge des forêts depuis
la vitre d'un wagon, trouve parfois une porte de sortie vers
le monde réel et se manifeste comme une voix dans le
livre. C'est un personnage virtuel qui intervient de temps en
temps, comme une pensée qui nous surprend. De la zone
frontalière, il projette des hologrammes sur notre vie
commune, quotidienne, qui du coup devient beaucoup plus goûteuse.
L'écrivain est-il hermaphrodite ?
HH : L'écrivain est essentiellement
hermaphrodite. S'il se drape dans sa singularité sexuée,
il lui manque la moitié du monde. L'artiste a une appréhension
androgyne du monde. Le langage en soi est androgyne, même
si la langue française est connotée de manière
masculine, avec une domination grammaticale, ce qui est moins
le cas de l'anglais par exemple.
RDR : Virginia Woolf en a d'ailleurs profité
pleinement, même si elle joue beaucoup sur les pronoms
personnels.
HH : Un écrivain comme Frédéric
Tristan, qui fait partie de la Nouvelle Fiction, avait pris
pour ses premiers textes un hétéronyme : Danielle
Sarera, la narratrice du Chevalier du Trépan, livre écrit
et abandonné dans un tiroir. Longtemps après,
il a mis en place une mystification avec quelques amis, dont
Gaston Criel, un poète disparu aujourd’hui. Ils
ont inventé la légende d'une jeune fille qui se
serait suicidée et qui aurait laissé ces pages
flamboyantes. Elles furent éditées en fac similé
par le Nouveau Commerce. Tout le monde a crié au génie,
c'était Rimbaud au féminin. Mais dès qu'on
a découvert le pot-aux-roses, ceux-là mêmes
qui avaient exalté Danielle Sarera sont tombés
à bras raccourcis sur Tristan. Ils n'ont pas supporté
que l'auteur ait pu manœuvrer son public. Mais je crois,
moi, qu'il était véritablement Danielle Sarera,
et que au fond, il s'est lui-même mystifié en deve-nant
l’autre de lui-même.
RDR : On se rend compte qu'on est un et
multiple, on n'est pas seulement androgyne, mais on est à
la fois plusieurs hommes, plusieurs femmes. Notre cellule identitaire
est porteuse d’une richesse qui essaye de s'avouer progressivement,
et qui est au cœur de l'écriture. L'aventure part
de là, de ce trésor identitaire qu'on essaye de
trouver.
HH : Dans maintes légendes de fondation,
le premier homme n'est pas un homme, c'est un androgyne. Dans
la Cabale, Adam est aussi femme. Ce mythe n'est pas innocent.
L'artiste (écrivain, poète, musicien, peintre),
pour qu'il y ait œuvre, doit se situer en deçà
de toutes les représentations, dans un lieu originel
où il y a une totale mise en suspicion de toutes les
illusions vitales, sociales, où il n'y a plus ni homme,
ni femme, ni vieillard, ni enfant. On peut appréhender
le réel de manière polymorphique. La situation
de romancier est une situation de voyeurisme. On s'invente des
trous de serrure et des fenêtres partout et puis on est
là à surprendre les appartitions, puisque être
romancier c'est donner à voir.
Plutôt du matin ou du soir ?
RDR : Personnellement, j'écris
soit quand je prends le temps, soit quand le temps me prend.
C'est plus l'inspiration qui me trouve, qui me débusque,
il y a quelque chose de l'ordre de la nécessité
: on a une idée, qui nous tourne autour, une idée-mouche,
et on a envie de l'attraper, et de lui écrire une his-toire
pour la mettre dans une maison... J'aime bien cette idée
d'écrire un peu n'importe quand.
HH : A une époque, je travaillais
beaucoup la nuit, mais j'écris partout, et à tout
moment je suis en situation d'écrire. Vous pourriez me
demander si je suis whisky ou haschich… Je ne suis pas
haschich, lequel me met dans une distraction absolue. Par contre,
l’alcool me facilite les démarrages. Quand je vois
que je n'arrive plus à rien, pour donner un coup de folie,
j’ouvre une bouteille de whisky et là, je redémarre.
Je dois donner quatre pages sur Rimbaud pour une postface d'une
édition de poche d'Une Saison en enfer… Je sens
que je vais aller m'acheter une bouteille de whisky…
RDR : La disponibilité est aussi
tributaire de l'espace, du lieu où l’on écrit.
Le génie du lieu, qui va s'emparer de toi, est là,
caché dans les murs, il sort de la tapisserie et il se
jette sur toi. Dans le second roman, Epsilon, la scène
initale est le bureau d’un directeur de théâtre
où, derrière des rayonnages, on ne voit pratiquement
plus la tapisserie d'origine dans laquelle se cache le génie
du lieu. Je reste assez fasciné par le décor,
le langage du décor. Cette métaphysique dont on
parlait, c'est totalement concret, appréhendable, ça
existe. Mais la société contemporaine la met de
côté, totalement.
Ecrivent-ils après l'amour ?
HH : Après quoi ?
Après l'amour ?
HH : Ca m'arrive d'écrire après avoir lu un livre,
aussi. Ou après avoir bu un café. Il arrive plus
difficilement de poursuivre ce qu'on était en train d'écrire
juste après un coup de foudre. On est un peu déstabilisé.
Dans l'écriture, au moins romanesque, on a besoin de
relatifs moments de stabilité. Quand on est dans cette
situation, bousculé par ce qui nous environne de façon
émotionnelle, c'est la poésie qui revient toujours.
L’érotisme en atelier d’écriture...
RDR : Pour faire écrire des histoires
aux gens, je propose une première phrase. Un jour, j'ai
donné le mot "intimité", sans forcer
la main, et il y a eu des explorations érotiques.
HH : Dans un collège ??
RDR : Ah non ! non ! c'était un
groupe d'adultes à la bibliothèque de Charleville.
Il y a eu un texte très dur, l'histoire d'un viol.
HH : C'est le contraire de l'érotisme
RDR : Oui, c'était la mort. Sa
face cachée...
HH
: Les ateliers d'écriture, c'est assez complexe. Il y
a toutes sortes de publics, et lorsqu'on se retrouve en prison,
avec les enfants, en hôpital, avec un public adulte qui
est là en dilettante, dans un esprit de loisir, c’est
à chaque fois très différent. Si quelqu'un
vient avec le projet d'écrire un récit érotique,
alors il n’y aurait pas de problème. Mais, essentiellement,
donner la possibilité aux gens d'écrire, c’est
les placer face à eux-mêmes. Et si, avec un public
qui vient souvent parce qu'il a des comptes à régler,
on commençait comme ça, on risquerait de créer
un blocage et de tomber dans des conventions réac-tives.
D'abord, ils doivent prendre conscience de ce qu'est l'écriture,
c'est-à-dire un lieu où tout d'un coup, la liberté
va s'accorder avec l'imaginaire à savoir son préala-ble.