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One shot
Mathias Hasday
paru en juin 2002

Une fois de plus, Eve se leva. Depuis toujours, elle détestait le réveil, cette irrésistible manifestation du concret qui l'arrachait à ses paradis chaque nuit reconstruits, chaque jour réduits à néant. De mauvaise humeur, comme d'habitude, elle décida, comme d'habitude, de ne pas se laver. Se traînant néanmoins dans sa salle de bains couleur ocre, ses yeux rencontrèrent son immémorial miroir octogonal et elle engagea un duel avec sa conscience. Elle ne s'était jamais aimée. Tout juste si elle se supportait. Peu importe ; si elle avait été une autre, c'eût été pareil.

Son visage ovale était encore jeune et joliment mis en valeur par des cheveux couleur de paille, lisses et plaqués, qui bordaient sa tête à la manière des langes ancestraux des nourrissons. Ses yeux, bleus, son petit nez, retroussé, sa bouche, fine et étirée, inspiraient la candeur et la fragilité. Les minuscules rayons de lumière perçants de la veilleuse caressaient ses traits, conversaient avec son relief, lui faisaient la cour et projetaient son visage dans la révélation d'un monde parfait. Ses petites dents blanches bien dessinées s'offraient aux regards avec une excellence qui confinait à l'ennui. Ses sourcils, épais mais plus clairs encore que ses cheveux, s'érigeaient en un rempart sur son visage. Ils attiraient le regard des hommes par leur présence affirmée, les charmaient par leur délicatesse, mais surtout, et pour cela elle les adorait, les distrayaient du désir de sonder son âme. De petits grains de beauté se baladaient sur ses pommettes et semblaient y faire leur marché. Lorsqu'elle souriait, de jolies et fines plissures apparaissaient sur son front ainsi qu'autour de ses yeux. Ses petites oreilles curieusement orientées en arrière se faisaient discrètes.

Elle retira son tee-shirt puis se redressa, nue devant la glace. Elle ne portait jamais de dessous, de nuit comme de jour, entretenant par la même une sensation de liberté sauvage, nécessaire à son équilibre mais jamais révélée, exigence camouflée par un subterfuge de son subconscient en une fausse aversion du frottement de tissus sur sa peau.

Eve avait toujours été fine. Ses mollets tendrement galbés constituaient l'unique relief de ses jambes fragiles et malhabiles, toujours plantées de travers, jamais vraiment droites ni totalement sûres. Elle plaisait aux rêveurs monotones, aux jeunes sans imagination ainsi qu'au vieux, certainement par ses courbes apaisantes et vides de conflit. Ses fesses semblaient taillées dans des oreillers divins ; merveilles bondis-santes mais pas agressives, soucieuses de ne pas se répandre ailleurs que sur cette très précise partie de l'espace corporel où il paraissait convenable qu'elles se maintiennent. Elles s'ouvraient imperceptiblement plus que chez les autres femmes et inspiraient l'invitation, un appel naturel et respectable à combler un vide des plus admirables. Ses hanches se rétrécissaient sur son petit ventre, qu'elle avait légèrement bombé. Sa peau fine et dénudée de tout pelage s'étendait en une mer infinie et lisse, jusqu'à la rencontre d'un défilé étroit et mystérieux séparant deux mondes lourds qui s'avan-çaient outrageusement jusqu'à une péninsule ornée de deux boutons rugueux et fins, posés sur ses hauteurs comme la base d'un étendard, prêts à recevoir l'hommage qui leur était dû.

"Deux rivières à peine mouvementées, suffisamment pour donner un semblant de vie, s'abandonnent dans un delta discret précédent une colline désertique surplombée par un duo de vigies occupées à guetter l'inconnu, à monter la garde, auprès d'une œuvre de simplicité et de beauté." C'est ainsi que l'avait décrite Samuel Andelat, son professeur de Lettres d'antan, son premier prétendant. Le premier qu'elle ait repoussé aussi. Comme tous les suivants d'ailleurs ! Parce qu'elle n'avait jamais été satisfaite de ses courtisans, elle dut attendre ses vingt-cinq ans pour abandonner ses illusions de perfection et se hasarder à son tout premier con-tact sexuel ap-profondi. Son corps parlait aux tristes, aux com-muns, aux victimes du modèle contemporain de la beauté qui se laissaient berner par une apparence, par une géographie de l'apaise-ment et de l'excitation légitime et prévisible. Les originaux s'en lassaient vite. D'autant que son intérieur était calqué sur son extérieur. C'était aussi pour cela qu'elle attirait précisément ce genre d'hommes : les tradi-tionnels, les lâches, les faibles, les résignés et les assimilés qui ne pouvaient souffrir d'être inondés par une source plus riche, plus fertile que les souter-rains asphyxiants de leurs pensées.

Il n'empêche qu'elle en avait assez de ce type de clientèle. Assez d'être considérée pour ce qu'elle était, un outil d'apaisement des frustrations physiques et spirituelles. Un ersatz de la réalité, un faux-semblant de la réussite. “N'en fais pas trop ou tu les feras fuir", lui disait sa sœur. C'était facile pour Anna, elle qui n'avait jamais eu à assumer de tels compor-tements masculins, qui était belle d'une énergie sans cesse renouvelée et qui était au roulis ce qu'Eve était à la bitte d'amarrage. Autour de sa sœur grouillaient les excités, les instables, les détraqués mais aussi les curieux, les chercheurs, les trouveurs et les progressistes, en un mot, les authentiques ! Elle, n'avait que les paumés, les désorientés, les inintéressants, les couards, et les cons parfois, aussi…

Elle éteignit la veilleuse et tenta de s'imaginer autrement dans la glace. Progressivement, une ferveur et une concentration quasi religieuses s'intensifièrent en elle, l'invitant à entamer une médita-tion mystique. Elle fer-ma complètement la porte lourde et grin-çante de sa salle d'eau devenue mission, joignit ses mains jusqu'à les coller herméti-quement en guise de réconfort, en approcha son visage pour sentir leur odeur parfumée, et laissa sa bouche glisser jusqu'à l'extrémité de ses phalanges, déposant, fébrilement, un peu de salive, régulièrement, tout le long de son parcours intime. Puis, elle les plaqua fortement sur ses seins.

Un éclair lui transperça l'âme. Ses yeux clos furent aveuglés par une blancheur phénoménale ; elle crut en tomber à la renverse. Elle respira une forte odeur, proche du moisi, celle d'une verdure asséchée mais fraîchement sauvée par la pluie, effluve puissant de puanteur mêlé à la vie ; ou plutôt, l'odeur de la résurrection. Autour d'elle, un soleil orange éblouissait un colossal patio fleuri de tulipes jaunes, noires et pourpres, de roses, de marguerites, de bleuets et d'orchidées qui jonchaient le sol, épars, entourant des orangers, des colonnes de marbres sculptées, des hêtres et même un peuplier. Au fond, un saule pleureur accroupi devant un bouleau faisait la cour à un chêne et s'était projeté dans une extension désespérée et doulou-reuse, balançant ses lianes fragiles vers l'objet de sa dévotion, dans l'espoir vain de le toucher enfin. Mais le bouleau, bigot jusqu'à l'absurde, faisait mine de ne pas apercevoir les stratagèmes de son cousin l'humilié et s'entêtait à lui barrer le passage qui le conduisait à la victoire, à son maître adulé.

"Tic-tac… Tic-tac…" Ce bruit résonna dans le cerveau d'Eve, un avertissement limpide du divin lui rappelant que son escapade onirique ne durerait pas. "D'accord! s'exclama-t-elle, d'accord! Puisque c'est cela, il faut que je profite au plus vite de ce beau havre de paix. Que cherche-t-on au paradis ?"

Elle s'engagea sur les chemins étroits et virevoltants du jardin, ruminant pour se mettre en confiance. "Après tout, la première femme ne devait pas être bien plus originale que moi… Je ferai très bien l'affaire !" Glissant comme une brise sur un sol doux couvert d'humus, elle se laissa vagabonder sur les chemins tortueux du patio. Elle se rêvait légère et transparente, témoin privilégié d'un royaume de douceur et de plénitude. Personne pour la juger ni la surveiller. Son état d'évanes-cence spectrale l'amena progres-sivement à communier avec son environnement paisible et mirifique. Bientôt, elle ne fit plus qu'un avec cette nature chimérique qui exhalait le parfum d'un bonheur retrouvé. Elle entendait tout, ressentait tout. Des fourmis, tourbillonnant autour de ses pieds, s'élevait en une spirale infernale une rythmique de danse tribale, excitation mesurée et organisée, commandant une cadence à son allure et lui inspirant un entrain trop rarement ressenti ces dernières années. Ses entrailles en tremblaient. Des abeilles l'entouraient et se posaient sur sa chevelure tandis qu'un couple de rouges-gorges s'exhi-bait en une folle parade amoureuse. Elle les observa longuement et eu l'envie de les caresser. Peu farouches, les oiseaux de paradis continuèrent leur opération de charme et présentèrent à Eve leurs cous fins et bombés. Elle ne se fit pas prier pour les embrasser tous deux et saisit au vol l'expression fugace d'un sourire sur leurs becs. Elle ressentit une puissante sensation de plaisir, une onde de joie parcourant sa chair, qui la transperça comme un éclair. Ses cheveux se hérissèrent et des larmes vinrent mourir sur ses joues. Elle souriait, se surprenant elle-même par ses émotions jusqu'alors jamais révélées.

Soudain, elle se sentit guidée par une odeur connue mais lointaine, irrésistible. Hypnotisée, ses yeux s'élargirent, sa bouche laissa s'échapper une langue longue et fine qui s'attarda sur un abricot fraîchement cueilli à la peau accrocheuse et à l'arôme sensi-blement acide. Elle en apprécia le goût, en croqua violemment une moitié puis caressa son cou avec l'autre. Tout en marchant, elle se prit à rêver d'une joute amoureuse sur un tronc d'arbre incliné. Accélérant le rythme, elle imagina une fusion violente entre deux corps brûlants dans une mare printanière. Fermant fugitivement les yeux, elle s'inventa l'impact d'un membre ardent dans ses entrailles meurtries par un vide persistant et humiliant. Elle avait manifestement besoin de plus que d'un simple ébat de rouges-gorges, aussi mignons fussent-ils. Son ventre appelait à plus de forces et d'énergies bénéfiques. Cet environ-nement de plaisirs et de quiétude naturelle l'invitait à fantasmer sur ce qu'elle désirait ardemment depuis plusieurs mois… "Dans un rêve, on trouve ce qu'on a envie de trouver… C'est une question de volonté, c'est tout ! " se dit-elle.

Un râle troubla la tranquillité idyllique du patio. La vie s'arrêta quelques secondes, immortalisant ce déchirement grave et sauvage de source inconnue, marquant son respect pour ce commandement incompréhensible venu de nulle part. Pourtant, très rapidement, tout redémarra comme avant : la cadence des fourmis, le ballet des abeilles, l'accouplement des rouges-gorges... Eve se lança à la poursuite du râleur. Elle refoula une envie sourde de répondre par un cri cinglant à ce qu'elle avait inconsciemment analysé comme un appel puis redoubla de vitesse. Très vite, elle fut submergée par l'odeur mystérieuse et puissante qui l'avait subjuguée peu de temps auparavant. Au détour d'une butte boueuse sur le faîte de laquelle gisait, courbé, un vieux pommier rabougri, elle se retrouva nez à nez avec une masse sombre et terreuse recroquevillée sur elle-même. Elle s'arrêta, haletante, son cœur battant la chamade, la sueur accumulée au cours de sa poursuite infernale dégoulinant depuis ses joues jusqu'à ses épaules. La forme sombre se mit en mouvement, se leva et déploya ses membres. Un serpent noir de jais glissa d'entre ses pieds et fuit vers une marre de boue en produisant un sifflement haineux. Tenant une pomme ridée et pervertie par de multiples trous de vers de terre, la forme s'avança vers elle, soufflant violemment, trépignant, martelant le sol de périodiques coups de talons. C'était un homme d'un mètre soixante environ, fort, large, musclé, aux traits bruts et grossiers, sale, nu et velu des pieds à la tête en passant par le dos. Son visage était quelque peu caché sous un mélange de crasse, de terre et de détritus. Ses yeux étaient rigides, écarquillés et interrogateurs, un esprit fin et psychologue y aurait aisément décelé une certaine peur mal dissimulée. Mais Eve était trop sous le joug de l'intensité de sentiments variés pour parvenir à déceler cette touchante faiblesse. Elle ne parla pas, fixa d'un regard obstiné l'homme qui se présentait à elle et ne put s'empêcher de sourire. L'homme grogna en réplique et lui sourit aussi. Soudain frappée d'une gêne palpable, elle baissa le regard jusqu'à contempler ses pieds. Enorme erreur. L'homme en profita pour bondir, saisir ses jambes, la renverser sur son dos et la faire tourner sur ses épaules. Elle se mit à crier. Il cria en retour. Cherchant n'importe quel moyen de mettre fin à cette danse éprouvante pour son estomac fragile, elle saisit dans la bataille ce qu'elle put, au gré des balancements imposés, et ne réalisa que quelques instants plus tard qu'elle s'était emparée de son sexe. Elle le pressa comme une folle. Il se mit à crier à nouveau, cette fois-ci de douleur, et la jeta à terre violemment avant de s'aplatir sur elle et de la cogner à la tête avec son front. Sonnée, elle n'offrit plus de résistance. Les effluves de leurs corps en bataille mélangés aux fragrances de la terre boueuse et aux essences humides de son sexe sale provoquèrent en elle une excitation terrible. Ouvrant son corps à une libération incertaine mais fortement désirée, elle empoigna son sexe et le guida dans son antre détrempée. Saisi, l'homme tenta de l'en empêcher, assimilant cette tenta-tive à une attaque à son intégrité. Sur ce coup là, Eve fut la plus forte. Elle réussit à l'inviter en elle et partit en une série de râles longs et secs, saccadés, s'accrochant à son cou de bœuf comme une noyée à la main tendue d'un sauveur. Ouvrant les yeux, elle fut frappée par son expression de surprise et de crainte mêlée à un incontestable aveu de plaisir. Balançant ses hanches régulièrement, plaquant son bassin sur le sien le plus souvent possible, elle parvint à lui arracher des mugissements. Au paroxysme de ses sentiments, elle le renversa et le chevaucha, écrasant sa source virile au plus profond de son être. Il profita de son émotion pour la mordre sauvagement dans le cou, obtenant en récompense une ultime lamentation lascive, avant d'achever en une expiration profonde, sorte de soufflement rauque accompagné d'un vrombis-sement sourd. Son interminable et bouillante libération étouffa le feu intérieur de sa partenaire. Soudain, il s'écroula net sur elle. Elle crut à une manifestation de tendresse mais réalisa après quelques minutes son erreur : il ne bougeait plus du tout ! Rassemblant ses forces pour un dernier effort, elle le bascula et se dégagea. Il avait l'expression d'un illuminé, béat et emprunt il est vrai d'une débilité ostensible. Fière tout d'abord d'avoir réussi à provoquer un tel choc chez cette créature sans conteste ignorante jusqu'alors des affres de la passion amoureuse, elle comprit finalement qu'elle ne devait pas en être la seule cause. Elle s'enquit d'une explication plus rationnelle de sa chute, réalisant alors qu'il ne respirait plus et que tout son corps s'était rigidifié, comme l'était encore quelques minutes plus tôt le bras armé de son amour. "Infarctus ? Une bête de cette taille tout de même, ça ne peut pas être aussi fragile du cœur, pensa-t-elle. Pour une fois que je tombe sur un mec intéressant... Pas vraiment moins con que les précédents, certes, mais incon-testablement et incroyablement plus viril ! Enfin, encore un one-shot apparemment ! C'est p't'être pas plus mal après tout, il n'avait pas l'air d'avoir beaucoup de conversation ce garçon et puis, de toute façon, pour le présenter à mes copines j'aurais été obligée de l'immortaliser dans du formol : à tous les coups il se les serait toutes chopées sinon… " Auscultant sa victime sous toutes ses coutures, elle découvrit au niveau de son aine une morsure d'environ cinq centimètres autour de laquelle se diffusait une tache noire et inquiétante. Brusquement, l'image du serpent fuyant d'entre ses jambes ressurgit dans son esprit. Tout devint évident… "C'était quand même un vrai corniaud ce type en définitive. En plus, il m'a comp-lètement déchirée ! Sans compter les morsures, les coups et tout et tout… Mais d'où y sort ce neuneu ? Un parfait taré, un vrai bronto- saure ! Enfin, faut pas être trop mauvaise, c'était quand même un super cou - ça oui, un sacré bon coup - ça me change, ça, pour une fois ! Il a eu une sacrée chance de me rencontrer tout de même ! C'est vrai ça, après tout… Et dire que sans moi il n'aurait jamais rencont-ré l'amour… J'en ai pour des années de ragots moi, ça c'est sûr… Elles vont toutes en être jalouses à se rendre malades, mes pétasses de copines ! Ah, si elles m'entendaient ! Mais je suis certaine qu'elles n'en disent pas mieux sur mon compte : malbaisée, refoulée, fièraude, gros cul aussi ? M'en fous, je tiens ma revanche et en plus j'ai des preuves physiques indéniab-les…" S'extasiant sur son expérience voluptueuse, elle en oublia son entou-rage et n'a-perçut que trop tard les crocs profonds et acérés du macabre cobra royal revenu à la charge pour récupérer son territoire souillé - le monticule au vieux pommier. Une douleur cuisante l'atteignit au plus profond de ses fesses, endroit choisit par le lézard vicieux pour sa furieuse vengeance et, dans son rêve fabuleux, elle s'endormit sur son amant… A jamais.

En se redressant, initialement étalée sur le carrelage ocre de sa salle de bains, elle découvrit, plantée au plus profond d'une de ses fesses, une des lames d'une paire de ciseaux égarée. Elle poussa un cri de terreur, concrétisant ainsi sa souffrance mystique. Elle avait dû trop se trémousser sur son tapis. "Ah d'accord ! C'est comme ça que ça se finit les plans one-shot ! Ras le bol moi… Mal au cul maintenant ! "


 

 


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JIN
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