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Le scarabée
Sandrine Lyonnard
paru en juin 2002

A Lifou on vit en tribu. Au bord de la plage on a construit les huttes rondes. La violence aride du Pacifique lèche les coraux en brèche, parvient agonisante sur le sable dégagé, et vous emporte, dans les terres, entouré de cocotiers qui dressent vaillamment leurs silhouettes lisses. Les palmes déployées chapeautent les troncs noirs contre le soleil qui tue, ici, davantage que la mer. Le vent siffle doucement sur la "forêt" clairsemée, s'engouffrant dans les vides - la végétation n'encombre pas l'espace, elle survit, simplement, à la pauvreté du sol. Un homme tente de violer une femme.

Il se dit qu'il ne la viole pas vraiment, après elle sera contente. Elle gémit un peu, mais après, elle sera contente. Dans la brousse voisine, un enfant chantonne. Il joue au cerceau. Pousse devant lui la rondeur, le terrain est accidenté. Le cerceau roule mal, c'est plus amusant.

L'homme essaie de couvrir la bouche de la femme. Après, elle sera contente. C'est une femme en chair, elle a le ventre bouffi, il aime ça, les ventres bouffis. L'enfant a laissé tomber son cerceau, il écrase un scarabée. Le scarabée ne fait pas de bruit. La douleur muette des insectes le ravit. L'insecte immobile s'épanche doucement.

La femme a des sursauts ridicules, l'homme parvient à la pénétrer sans effort, c'est à cause de son envie, il pense. Elle roule des yeux affolés. L'oeil affolé va se voiler, il pense. L'homme se met à bouger convulsivement, en espérant finir vite. La voix de l'enfant s'est rapprochée. Le petit se cherche une occupation, ramasse un bout de bois, s'en fait une arme pour combattre l'air chaud. Un peu de sueur couvre son visage.

L'homme s'est abattu rassasié sur les chairs bouffies. La femme ne bouge plus. Il ôte sa main de la bouche, elle ne dit rien. C'est comme il avait prévu : elle est contente. Il se relève, se rajuste, s'éclipse. Elle me remerciera plus tard, il pense. L'enfant du bâton écarte les herbes. Il fait attention où mettre les pieds, à cause des serpents. C'est pour cela qu'il marche front baissé, les yeux plantés par terre. Il a ramassé la carcasse du scarabée, l'a mise dans sa poche.

La femme étendue pleure en silence. L'homme à grandes enjambées a rejoint une route. Il est probablement midi, à voir le soleil si haut. La femme referme les jambes, remet sa culotte. L'enfant se cogne à elle.

"Maman ! il dit, regarde."

Il lui montre le scarabée mort. La mère en larmes se met debout difficilement. Prend le crâne frisé de son fils dans la main, tente de lui sourire. Le gamin ne rit plus. Il jette le scarabée, horrifié.
"Je ne le ferais plus, si ça te fait pleurer."

La femme formule un sourire léger, pour le rassurer, et le charge sur son dos. Ils rentrent au village.

 


 

 


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