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Entrevue
avec Massimo Carlotto
Ecrivain
de polar italien
paru en juin 2003
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MASSIMO
CARLOTTO est l'un des écrivains de polar les plus importants
en Italie.
Né en 1956 dans le nord-est italien,
et avant de devenir un cas littéraire, il a été
pendant longtemps une affaire judiciaire: l'affaire Carlotto.
A dix-neuf ans, étudiant et militant d'une formation
d'extrême gauche, à l'intérieur de laquelle
il s'occupait de contre-information, il a été
accusé du meurtre d'une jeune étudiante. Carlotto
commence alors un calvaire judiciaire qui dure 17 ans : 11 procès
avec des sentences contradictoires, 6 ans de prison, trois ans
de contumace, d'abord à Paris et ensuite au Mexique,
après lesquels il rentre au pays pour se rendre à
la justice italienne. Son parcours judiciaire, que l'on a considéré
comme unique, a fait jurisprudence au niveau national et international.
Son histoire a vu l'intervention de la fédération
internationale des droits de l'homme, la formation de campagnes
internationales (l'une d'entre elles soutenue par le quotidien
Le Monde, avec la participation de l'écrivain Jorge Amado).
En 1993, Carlotto en termine avec la justice, il obtient la
grâce présidentielle et la remise en liberté.
La vie quotidienne pendant la période
de la fuite, pour " celui qui en fuite l'a été
par hasard ", est racontée avec un style sobre et
auto-ironique dans son premier roman, “En fuite”.
Après le succès de cette œuvre, Carlotto
décide de se consacrer à l'écriture, en
choisissant le polar comme moyen le plus efficace pour décrire
la réalité sociale actuelle, et en particulier
la relation stricte qui existe aujourd'hui entre organisations
criminelles et institutions. Ses histoires sont situées
dans le riche nord-est italien. Elles sont écrites avec
le réalisme précis de celui qui fréquente
et connait les lieux et personnages qui nourrissent cette nouvelle
criminalité.
La majeure partie des romans de Carlotto met en scène
un détective non-officiel, l'alligatore, amateur de morceaux
de blues et de calvados, qui utilise des méthodes personnelles
(pas toujours légales) dans le but d'obtenir justice
et vérité. Une justice et une vérité
réelles, pas seulement officielles. Au fond, dans ses
romans, les valeurs constantes de la mémoire et de la
contre-information sont des thèmes récurrents,
traités par exemple amplement dans un roman reportage
“Le irregolari”. Les derniers moments tragiques
des " desaparecidos " - ces disparus argentins enlevés
par la dictature et jamais retrouvés - et les méthodes
adoptées par la police argentine y sont décrits
de façon détaillée et touchante, en essayant
d'éveiller les consciences dans une société
occidentale qui, pendant longtemps, a fait semblant de ne pas
savoir.
Artiste
multidisciplinaire, Carlotto a écrit aussi deux romans
pour les enfants, il collabore aux scénarii de deux films
tirés de ses romans (“En fuite” - qui est
en train de sortir en Italie - et “Arrivederci amore”),
il écrit des textes de chansons et des pièces
de théâtre. Il dirige actuellement une collection
de polars.
Si
on te dit le mot "gangster"...
J'ai
un ami qui est un vrai gangster, un des personnages de mes livres:
Beniamino Rossini, qui est le fis d'une légendaire contrebandière
basque. Il s'est consacré pendant plusieurs années
à l'attaque des fourgons de sécurité, puis
a fait plus de quinze ans de prison. Maintenant, il est revenu
à la contrebande avec les canots à moteur, mais
il est en train de se diriger vers une retraite tranquille et
heureuse.
Sa vie possède une dimension très romantique, qui
n'existe plus.
Comment
reconnaît-on un gangster aujourd'hui ?
Aujourd'hui
le gangster est souvent méconnaissable.
Le nouveau gangster est l'héritier de la globalisation,
un phénomène qui a provoqué une crise mondiale
dans la criminalité traditionnelle. Cette dernière,
initialement, a été incapable de s'adapter au nouveau
système économique. Puis, petit à petit,
elle en a appris parfaitement le fonctionnement, et pour la première
fois dans l'histoire elle a conclu des alliances stratégiques
autrefois impossibles, par exemple entre des organisations mafieuses
de pays différents.
Le processus de globalisation a induit une fusion entre l'économie
légale et l'économie illégale. Maintenant
le gangster se place dans les plis du monde productif. Le gangster
aujourd'hui peut être un entrepreneur.
Toutes les vieilles règles ont sauté.
Est-ce
que tu peux donner quelques exemples ?
L'une
des règles de comportement les plus classiques avait trait
aux femmes. Elle définissait les droits d'une femme à
l'intérieur du milieu criminel, droits qui ne pouvaient
absolument pas être violés, sous peine de mise à
mort. Maintenant, l'univers féminin à l'intérieur
du milieu criminel a perdu tout droit. De la même manière,
des microformes de solidarité entre gangsters qui existaient
autrefois ont complètement disparu.
Une fois que les vieilles règles du monde extralégal
ont sauté, le milieu criminel s'est approprié les
règles de la politique, du business, de la finance. C'est-à-dire
: aucune.
Quelles
sont les méthodes adoptées par ce nouveau type de
gangster ?
Ce
sont les méthodes néo-libérales qui caractérisent
la globalisation.
Au sein de ce changement total de la figure du gangster, les rapports
entre gangsters et institutions ont également changé.
Aujourd'hui, toute organisation illégale a besoin d'une
structure de service, qui est composée par des personnes
n'ayant jamais eu de relations avec le milieu. Mais c'est justement
à l'intérieur de ce nouveau système économique
que ces gens sont naturellement devenus des gangsters, même
s'ils n'ont jamais exercé de violence, et ne sont donc
pas proprement des gangsters.
Ces structures sont typiquement formées par un homme politique,
un fonctionnaire de la police financière, ou du tribunal.
Il faut ensuite des consultants fiscaux, des avocats et des industriels.
Arrivederci, amore raconte l'histoire vraie d'une de ces structures
qui a été découverte à Padoue. Un
adjoint du maire a été arrêté, et un
officier de la police financière était aussi impliqué
dans l'affaire. Ils fournissaient des services en échange
de vingt pour cent du gain du blanchiment d'argent.
Le personnage principal de Arrivederci, amore est contraint de
fuir à l'étranger à cause de ses liens avec
des groupes terroristes de gauche. Un jour, il décide de
rentrer en Italie pour bâtir une vie respectable. Cynique
et sans aucun scrupule, il vend ses ex-copains à la police
en échange de la réhabilitation.
Contrairement à il y a quelques dizaines d'années,
le nouveau gangster vient d'un milieu social élevé
; il choisit consciemment la voie du crime sur les bases d'une
préparation culturelle solide.
Une autre exemple : le responsable du ministère de la santé
italien du bureau contre l'adultération des produits laitiers
vit en ce moment en contumace à Montecarlo. Il travaillait
avec la camorra (n.d.r. organisation criminelle italienne de type
mafieux). Ensemble, ils produisaient des produits laitiers contenant
quarante pour cent de dérivés pétroliers.
Maintenant, cet homme travaille pour l'une des plus grandes multinationales
de la production alimentaire. Les nourritures produites par ce
groupe sont vendues par exemple aux organismes d'aide humanitaire.
En effet, le destinataire de telles aides n'est pas un consommateur
possédant des droits…
Qu'est-ce
que c'est le roman noir ?
La
structure du roman policier classique est : crime-enquête-solution.
La chute d'un roman policier est toujours positive. Le bien gagne
contre le mal. Dans le roman noir, le point de vue est celui du
criminel. Il s'agit d'une descente aux enfers et il doit toujours
y avoir une fin pessimiste.
Avec
tes romans, qu'est-ce que tu veux éveiller chez le lecteur
?
Un
livre est un projet éditorial très précis,
dans lequel toutes les composantes doivent avoir la même
importance, puisque ce projet doit conjuguer des nécessités
économiques. A mon avis, il est important qu'il s'agisse
d'une belle histoire, bien écrite, qui puisse plaire au
lecteur, et qui contienne des éléments de réflexion
et d'information. Aux lecteurs j'aimerais dire : "cette histoire
s'encastre dans cette révolution du monde criminel".
Pour ce qui concerne l'Italie, j'aspire en même temps à
remplir le vide dû à l'absence du journalisme d'enquête.
Ce vide a provoqué depuis quelques années un phénomène
nouveau : ce sont les lecteurs même qui demandent à
l'écrivain d'enquêter sur certaines histoires.
La
rapidité avec laquelle on lit tes livres contraste avec
l'approfondissement que tu veux susciter chez le lecteur...
Moi,
je suis quelqu'un qui écrit beaucoup. Ensuite je travaille
énormément le texte, jusqu'au moment où on
ne peut même pas enlever une virgule, parce que le livre
entier pourrait tomber. J'aime les histoires qui courent. Mon
rêve est que le lecteur oublie le lait sur le feu pendant
la lecture de mon livre. Mais je pense qu'à la fin du récit,
les lecteurs en général réfléchissent
sur ce qu'ils ont lu.
Cela a très bien marché avec Arrivederci, amore.
Dans ce livre j'ai voulu construire un rapport conflictuel entre
le personnage principal et le lecteur.
Le fait d'écrire à la première personne lie
le lecteur au personnage, même si ce dernier est un salaud
avec lequel il est difficile de sympathiser. C'était fait
exprès, afin d'engendrer quelques éléments
de réflexion.
Est-ce
que tu connais le roman policier en dehors de l'Italie ?
J'ai
fait connaître Jean-Claude Izzo en Italie et j'en suis très
fier. J'aime Crespy, un ex-PDG francais. J'aime aussi plusieurs
auteurs espagnols, comme Andreu Martin. Yasmina Khadra (pseudonyme
d'un fonctionnaire de police algérien) a écrit des
romans très beaux.
Avec d'autres auteurs, je fais partie du noir méditerranéen,
un courant littéraire auquel je crois beaucoup, mais qui
n'est pas accepté par tout le monde.
Noir
méditerranéen ?
Je
suis convaincu que dans plusieurs endroits de la méditerranée
se développent actuellement des milieux criminels très
similaires. Marseille, Cagliari, Palerme, L'Afrique du Nord :
la méditerranée n'est pas seulement une dimension
géographique, c'est aussi une culture criminelle commune
qui est en train de se répandre et dont il vaut la peine
de parler.
La côte méditerranéenne possède un
certain nombre d'éléments en commun : les villes,
la mer, un certain type de culture, un certain type de traditions
très anciennes, et des trafics, légèrement
différents les uns des autres, mais qui tournent tous autour
de l'incroyable quantité d'argent que la criminalité
doit blanchir. La grande machine à laver de l'argent sale
est la région de la méditerranée.
Pourquoi
un français devrait-il lire Massimo Carlotto ?
Parce
que je crois que pour un français, il est sans doute intéressant
de voir ce qui se passe en ce moment en Italie.
Il existe des différences avec la France, mais aussi des
points en commun. Le nouveau gangstérisme est né
à Marseille, il s'est répandu ensuite dans les villes
de la méditerranée et surtout en Italie, qui est
actuellement le laboratoire de cette nouvelle forme de criminalité.
Le pari du " noir " est de raconter quasiment en temps
réel ce qui est en train de se passer, on ne décrit
jamais de vieilles histoires.
Une
provocation : le polar, est-ce une littérature "élevée"
?
En
Italie, on se dispute beaucoup sur cela. Il y a beaucoup d'auteurs
de polars qui vivent dans un complexe d'infériorité,
car en Italie cette division entre écrivains de série
A et écrivains de série B est très forte.
Mais c'est surtout le point de vue de la critique, qui ne comprend
rien au polar car elle ne le connaît pas, et surtout ne
connaît pas l'histoire sociale du polar.
Je dis toujours que je ne suis pas un auteur de " genre ",
mais un auteur de littérature populaire, distinction qui
n'existe pas en France. De toute façon, je pense que quelqu'un
qui choisit d'être un auteur de " genre " ne peut
pas s'occuper seulement de littérature, il doit écrire
aussi pour la BD, le cinéma, la télé : il
doit se contaminer, traverser toutes les formes d'expression.
Et
la musique ?
J'aimerais
bien que les lecteurs écoutent de la musique pendant qu'ils
lisent mes livres. Et c'est pour ça que j'indique toujours
la bande sonore de mes histoires. La musique est très importante
puisqu'elle donne à la narration son rythme. En outre,
le blues a une signification précise (n.d.r. dans plusieurs
de ses romans Carlotto répète: "la contumace
est comme le blues : un état de l'âme").
As
tu commencé à écrire pour parler de ton passé
?
En
tant qu'écrivain, je suis né par hasard.
Dans le milieu parisien où je vivais, j'avais senti la
nécessité que quelqu'un écrive sur la contumace
métropolitaine. A cette période on parlait d'une
remise de peine, à laquelle j'ai essayé de fournir
un support culturel.
Avec l'écriture ça c'est bien passé, mais
- je répète - ça a été un hasard.
Je n'ai pas choisis de lécher mes blessures avec l'écriture,
car je ne crois pas que l'écriture doive avoir ce rôle.
Je crois, par contre, que l'écriture a une valeur du point
de vue de la réaffirmation d'un certain type de mémoire.
J'ai ensuite décidé d'écrire des polars,
car le polar est une littérature de la réalité.
En Italie il existe deux types de littérature : la "noire"
et la "blanche". La blanche traverse une crise car elle
continue a se regarder le nombril, et moi je n'ai pas envie de
le faire.
Ce qui m'intéresse, c'est de raconter des histoires.
Et
pour être publié, qu'est-ce qu'il faut faire ?
Je
lis une quantité astronomique de manuscrits. Si, après
les premières quarante pages, l'histoire ne m'a pas séduit,
j'arrête.
Le problème est qu'aujourd'hui beaucoup de gens écrivent
des polars car ils pensent que c'est la meilleure façon
d'arriver à un autre type de littérature. C'est
une connerie. En faisant cela on n'arrive à raconter rien
d'intéressant.
La règle fondamentale est de raconter une histoire criminelle,
qui se place dans une période bien précise, et de
radiographier la société qui nous entoure.
En effet, le polar est une excuse pour parler d'autre chose.
Cela
veut dire qu'il faut faire une enquête, aller chercher dans
les bons endroits, dans les bons milieux...
On
peut séparer les auteurs italiens en deux clans : ceux
qui prennent leurs sources chez les juges et les policiers, et
ceux qui les trouvent chez les avocats et dans les milieux criminels.
En Italie, il existe des juges et des policiers qui écrivent
des polars.
Moi, je fais partie de la deuxième catégorie. Tout
le monde sait que j'ai été en prison pendant six
ans: je connais ce milieu et j'en profite.
Donc
la clé est de se documenter ?
Pas
seulement.
Il faut décrire précisément la période
historique et le lieu où l'histoire se passe, c'est la
règle d'or. Quand je donne des cours d'écriture,
c'est ce que j'enseigne toujours. Il faut aussi connaître
parfaitement le roman policier en tant que tel. Ce dernier a une
histoire sociale qui naît du feuilleton francais. La première
chose que je dis a ceux qui veulent écrire des policiers
est qu'il leur faut apprendre en détail l'histoire du roman
policier. Beaucoup de gens pensent qu'il suffit d'un meurtre,
d'une enquête et de sa solution. Il faut tous ces éléments,
mais ils ne suffisent pas.
Tu
as écrit deux livres pour les jeunes. Comment raconter
aujourd'hui à un enfant, à un jeune, ce que c'est
qu'un gangster ?
L'un
de ces deux livres est l'histoire d'un garçon argentin,
liée au problème de l'identité. L'autre raconte
la vie d'un jeune homme qui veut devenir un gangster. Une histoire
vraie, que j'ai reprise et transformée en roman. Ce livre
fait partie d'une collection pour les écoles, il est écrit
dans le langage des jeunes, avec des gros mots, beaucoup de choses
auxquelles les jeunes s'identifient. C'est une histoire très
brutale.
Comment
les jeunes se situent par rapport à la définition
du bien et du mal ? Il y a cette définition que l'on apprend
quand on est enfant, et puis celle que l'on découvre quand
on grandit, pleine de nuances...
Mon
personnage, Jimmy, a une idée très précise
du bien et du mal, et il choisit le mal. Il choisit de sortir
de la légalité. Les jeunes savent très bien
situer le bien et le mal. Une fois, on m'a demandé de parler
à des jeunes du problème de la drogue. Eux, c'étaient
tous d'habituels consommateurs. Le discours qu'ils tenaient était
très clair : "je vais à l'école du lundi
au vendredi. Et du vendredi au dimanche je veux utiliser de l'ecstasy,
parce qu'alors je me sens mieux".
Je voudrais ajouter d'autre part que cette idée selon laquelle
les jeunes ne lisent pas est une mensonge: ils lisent. Le problème,
c'est qu'il n'y a rien d'intéressant à lire…
Robin
Hood, José Bove, G. W. Bush, Saddam Hussein, Al Capone,
Bill Gates, Diego Maradona, Silvio Berlusconi : qui pourrait etre
le meilleur adversaire du détective des tes livres ?
José
Bovè serait bien sur un allié. Bill Gates sans doute
l'adversaire
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