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"…Ai
relu pendant la nuit le livre de Job. Encore. A la lumière
de la bougie. Pas dormi. Et toujours cette interrogation…Toi
Job, le charitable, le droit, toi qui vis dans la fuite
du mal et la lumière de Dieu, qu'as-tu compris -
et moi donc ? - qu'as-tu compris dans la souffrance injuste
et sacrée des châtiments que Dieu t'a envoyés,
qu'as-tu senti dans ta chair, Job, que je ne vois plus,
que je n'entends plus, quand ma raison vacille et que je
doute, oui, que je doute de l'entendement du monde ? "
Journal intime d'Eliphaz, 3 mai 2002
Ce
matin-là, dehors, l'air était humide et frais.
Déjà les murs nus de l'église perlaient
de cette rosée mousseuse qui verdit les vielles pierres.
Mon Eglise est vieille, oui, si vieille. Peu de lumière.
Peu de bruit aussi, disons moins qu'avant. Avant, ça
doit remonter à quarante ans, au bas mot ! Il y a
bien longtemps que le cœur de la nef s'est tu du bruit
des croyants. Subsistent encore deux ou trois vieilles peaux,
comme moi, et les passants. Les passants ne sont pas bien
nombreux non plus, mais je ne m'en plains pas. J'ai laissé
avec mes jeunes années toute poussée de prosélytisme.
Et je goûte cette quiétude qui m'est désormais
offerte pour m'enfoncer dans les spirales méditatives
de la contemplation. Que vouloir de plus ?
Ce
matin-là, je venais de célébrer les
vêpres, et j'allais fermer les portes de l'entrée
principale, lorsqu'il est entré. Elancé, la
démarche souple, si silencieuse, une ombre n'aurait
pas fait plus de bruit. Son long manteau noir descendait
jusqu'aux chevilles et semblait agrandir encore sa silhouette.
Sa peau claire et sa mise bien faite apportaient un peu
de lumière à la morbidité - je dois
bien le dire - de cette apparition. Au moins avait-il l'air
de connaître les usages : en passant le seuil de l'église,
il avait ôté son curieux chapeau, s'était
signé, et, sans dévier d'un pouce d'une trajectoire
rectiligne qu'à mon âge j'aurais bien eu du
mal à imiter, s'était dirigé vers moi.
" Voilà un homme décidé ",
me suis-je dit.
Alors
j'entendis sa voix, qui était comme un souffle haché
et hésitant, une voix souffreteuse et discrète
qui sentait l'âme en peine. " Je suis venu de
loin pour me confesser auprès de vous, mon père.
Maintenant, mon père ". Je crois lui avoir répondu
mécaniquement que servir Dieu, c’était
se rendre infiniment disponible, et que bien-sûr,
j’accèderai à sa demande, mais quand
même, j'étais surpris. Pourtant, cette voix,
si ténue, plus que ces paroles, m'incitait à
croire à l'urgence de la situation. Et les passants
sont si rares de nos jours. Alors, que dire d'un pénitent
? Aussi est-ce finalement de bon cœur, et même
- pourquoi ne pas le reconnaître ? - avec une certaine
allégresse que j'invitai mon passant à me
suivre vers l'officine prévue à cet effet.
Mon
église est petite, mais dans sa pénombre le
chemin est toujours hésitant pour le nouveau venu.
Bientôt, nous nous sommes retrouvés l'un et
l'autre dans la position figée et ancestrale du confessionnal,
moi de côté, lui de face à genoux. Puis
nous avons tirer les rideaux épais et usés
de notre cabine, la pénombre grandit encore en intensité,
et déjà l'odeur du bois humide nous enveloppait
de sa moiteur. Que j'aime cet instant, cette intimité
à nulle autre pareille, où la lumière,
soumise, se retire devant le Verbe ! Là, coupé
du monde mais pas de Dieu, plongé dans l'obscurité
mais toujours guidé, la hiérarchie des sens
s'inverse, et je sentais sur ma peau les spasmes du souffle
de mon confessé. Silence…long silence…mon
regard se perd dans les ténèbres…odeur
du bois…spasmes de respiration…et enfin il se
décide à parler.
"
Mon père, est-on responsable de ses actes ? Peut-on
tout pardonner, mon père ? Et Dieu, peut-on, a-t-on
le droit de douter de Dieu ? Et l'absolution des péchés,
peut-on tout absoudre ? Et le Mal, mon père, l'avez-vous
déjà vraiment rencontré ? Je veux dire
avez-vous jamais rencontré quelqu'un de vraiment
mauvais mon père, quelqu'un de si hideux qu'il vous
apparaisse comme une entorse au principe de vie ? Un de
ces hommes qui vous font douter de la nature du bien ? Non
? Un tel homme est-il possible me demandez-vous ? Je l'ignore,
mon père, je l'ignore, et c'est précisément
pour cela que je viens vous voir…Oui, je le sais,
mon propos n'est pas très suivi, mais je vous demande
de la patience , il y a trop à sortir pour que tout
ne jaillisse pas en flots désordonnés. Sans
doute devrons-nous nous y prendre à plusieurs fois
pour aller au bout de ma pénitence, mais, permettez-moi
de le croire, celle-ci mérite des circonstances un
peu particulières pour être accomplie. Auparavant,
je veux que vous soyez assuré de ma plus complète
sincérité.. l'êtes-vous ? Sachez que
mon périple pour venir jusqu'ici a été
pénible et mûri de longue date, oui, de longue
date. Mais il n'a pas été facile de vous trouver.
"
Mon père, je suis un monstre - vous l'ai-je dit ?-,
je suis un monstre qui ne connaît que le froid ou
le chaud. Le chaud, ce sont ces moments rouges ou mon bas
ventre s'enflamme à la vue du sang, où le
blanc de mes yeux se voile de la jouissance de tuer, ou
ma conscience s'enivre de tant d'audace, et mon être
entier se farde pour quelques secondes du pourpre d'une
pulsion d'existence, miroir inversé de la souffrance
des autres. Voilà pour le chaud. Le froid, c'est
le reste du temps. Tout le temps. Je n'existe pas, pour
personne, condamné à la fuite, à la
discrétion, à l'obscurité, une vie
en pointillés. Ce sont les termes du contrat. Il
faut en respecter les clauses, sinon, on ne travaille pas.
Et j'aime mon métier, mon père, oui, je vous
l'avoue, j'aime ces moments ! C'est exact, je suis un tueur,
un assassin, mes mains sont couvertes du sang des autres,
jamais du mien, et j'en ai fait mon métier, et on
me paye bien pour cela. J'ajouterai même que je suis
l'un des meilleurs dans mon genre, si vous me permettez
une pointe d'orgueil. Vous voyez mon père, je me
mets à nu devant vous et Dieu, et je vous en prie…,
non, ne doutez-pas de mes propos…, si, croyez-moi,
mentir serait tellement plus simple pour nous deux…
Malheureusement, je saurais aisément vous prouver
mes talents, il vous suffira de vérifier en temps
utile.
"Mais
j'en viens au fait. Mon père, je souhaite du plus
profond de mon mal une ardente pénitence. Pourtant,
j'ai besoin d'être convaincu, et je m'interroge. Je
suis bien persuadé, comme vous sans-doute, qu'il
n'est pas de pardon sans compréhension. Mais, mon
père, que comprenez-vous à la souffrance ?
Croyez-vous en sa juste rétribution ? Mérite-t-on
le mal qu'on a fait ? Hum... j'ai lu un jour que le criminel
dont on ignore le crime est un inconnu pour les autres,
qui le prennent pour un être différent de ce
qu'il est vraiment. En un sens, il n'existe pas, fût-ce
pour lui même. Il ne s'agit que de cela mon père…Voyez-vous,
j'en suis arrivé à la conclusion que pour
me permettre d'exister, en dehors de l'exercice de mon métier,
il me faut avouer. Tout aveu est une délivrance,
n'est-ce-pas ? Mais la souffrance, vous la comprenez ? LA
COMPRENEZ-VOUS MON PERE ? Pardonnez mon emportement, mais
sans la souffrance…vous ne pourrez pas saisir à
sa juste mesure ni la valeur, ni l'enseignement de mon aveu..
Me comprendre vous demandera beaucoup d'efforts, je le crains
… Mais rassurez-vous mon père, je vous y aiderai.
Alors, peut-on pardonner un être tel que moi ? Au
fait, je crois avoir entendu un cri tout à l'heure,
dans la sacristie. Vous devriez peut-être y jeter
un coup d'œil, on ne sait jamais… "
"
La balle venait de partir, je l'imaginais suivre son implacable
trajectoire, j'anticipais déjà l'impact et
l'éclat du crâne, quand au moment chaud de
l'extase m'est apparue l'idée, si belle dans son
dénuement, dans son évidence ! Job, je te
ressusciterai, Job - comme je t'envie ! - tu renaîtras
à la modernité, et moi j'en serai à
la fois le témoin et l'artisan… Job, il faudra
que tu souffres, il faudra que tu connaisses cette chute
arbitraire et injuste, que tu sois le dernier des hommes,
le malheur à l'état pur… La souffrance
et la culpabilité sont-elles liées ? Est-ce
bien là le chemin que Dieu nous montre ? Job, tu
commenceras alors à me comprendre…Puis il me
faudra avouer. "
Journal intime d'Eliphaz, 5 mai 2002
Puis
tout a basculé. Je n'avais pas entendu de cri, mais
je sus à l'instant même, avec la certitude
que ne confèrent que les plus grands malheurs, qu'un
événement odieux venait de se produire dans
la sacristie. La peur au ventre, affolé, maladroit
et incontrôlé, renversant les bancs au passage,
j’ai couru à toutes jambes vers le fond de
l'église, baignée par quelques rares rayons
de lumière blanche. Comment y décrire ce que
je découvris, et le choc qui s'ensuivit ? Raphaël,
mon neveu et unique enfant de cœur gisait là,
sur le sol, son aube relevée, pantalon baissé,
le visage bleu, les yeux exorbités, grotesque petite
forme figée dans un dernier effort de survie. Puis
les cris, les plaintes, les pleurs, mal, si mal, je vacille...
la croix, regarder la croix, partager sa souffrance... reprendre
pied. Appeler.
Dès
lors, tout est allé si vite, que l'enchaînement
des faits m'est apparu embrouillé, intemporel même,
et pour tout dire presque indifférent, tant la douleur
et l'incompréhension m'obnubilaient et m'emplissaient
tout entier. Même maintenant, des années après
les faits, même maintenant, après ma longue
réclusion, il m'est tellement pénible d'évoquer
ce calvaire. Que dire ? La police intervint rapidement sur
les lieux, naturellement prévenue par mes soins.
S'ensuivit le lot des enquêtes de ce genre : prélèvements
pour analyse scientifique, interrogatoire de l'entourage,
autopsie, mise en terre. Et subitement mon église
s'est emplie de tous les curieux du monde que la morbidité
attire. Moi j'errais comme une âme en peine, et me
réfugiais dans la prière , à la recherche
de mon for intérieur, à la recherche de ce
château de lumière qui seul m'apporterait le
réconfort. Cependant, l'enquête, malgré
mon témoignage, prit un tour imprévu. Mon
pénitent avait bien fait les choses - comment aurais-je
pu en douter, lui, un professionnel ? Il avait bien fait
les choses, car la police scientifique avait retrouvé
un poil de pubis sur le corps de la petite victime. Les
analyses d'ADN étaient formelles : ce poil m'appartenait.
Comment s'était-il égaré jusque là
? Comment le saurais-je ! Je me souviens être allé
à la clinique deux mois auparavant pour un prélèvement
d'urine. Oserais-je imaginer mon pénitent assez fou
pour m'y avoir suivi et prémédité la
collecte de cette preuve ? A la lumière des évènements
qui ont suivi, oui, sans aucun doute….
Ma
disgrâce fut rapide et complète. Il ne fait
pas bon être curé par les temps qui courent.
L'évêché, qui avait encore quelques
relations, parvint à étouffer l'affaire dans
cette petite ville qui ne souhaitait pas faire parler d'elle.
On voulut bien prétendre croire à mon histoire
de passant, et le poil, précieuse relique des temps
modernes, fut égaré ou brûlé.
On m'offrit l'exil dans une de ces paroisses sans fidèles,
en terre africaine, près du Tchad. Pas de vagues,
pas de traces, l'exil…le rejet, la honte, le discrédit,
la haine de la famille, l'embarras de l'Eglise, moi le pestiféré,
moi le banni ! Moi, petit prêtre tranquille et modèle,
qui a toujours vécu dans l'amour des hommes et la
crainte de Dieu, moi le petit père dévoué,
ouvert à tous et fermé au doute, je me retrouvais
si vieux, déchu, plus bas que rien, moins qu'un homme,
seul dans mon désert trop chaud à ressasser
sans fin et maudire de mille noms le film de ma chute. Le
soir, après avoir marché jusqu'à l'épuisement,
ou bien abruti par un sommeil forcé qui durait la
journée entière, c'est selon, je revenais
à ces simples questions : Pourquoi ? Qu'ai-je fait
? Mon Dieu, pourquoi m’abandonnes-tu ! Déjà,
les quelques villageois que je croisais me surnommaient
" le fou ", quand je reçu après
cinq années d'errance cette lettre de l'Eglise. Je
ne me souviens que d'un mot : " Excommunication ".
Excom-munication ? Excommunication ? Le mot résonnait
comme une enclume entre mes tympans, et je crois que c'est
à ce moment que je perdis la raison. Oui, à
cette époque, ma folie fut à peu près
complète, et seuls un vague instinct de survie et
la pitié des villageois pour un vieil ermite me sauvèrent.
Comment aurait-il pu en être autrement, moi qui avais
donné ma vie à mon Dieu et à mon sacerdoce
? Comment aurait-il pu en être autrement, quand abandonné
des miens, abandonné de tous, j'étais de plus
rejeté par mon pays et mon Eglise ? De cette période,
seul me reste ce sentiment d'abîme, ce vide de l'âme
qui s'interroge en vain sur le sens des choses.
"
Progresse comme prévu. Pas eu d'ennui avec l'enquête.
Petit prêtre, ne me déçois pas ! Job,
destin unique entre les choisis, toi qui touches le Ciel
de ton malheur, te rends-tu seulement compte de la chance
qui t'est offerte ? De la chance que JE t'offre ? Petit
prêtre, ne me déçois pas ! Il me tarde
maintenant, après toutes ces années, d'entamer
notre dernière entrevue. Seras-tu prêt ? Je
le vois bien, ta raison n'est plus ce qu'elle était…je
le prends pour un signe encourageant. Débarrasse
toi de cette vieille habitude, et ouvre complètement
ton esprit, toi que j'ai choisi, toi que je forme depuis
si longtemps. Souffres-tu ? Je le pense…cela suffira-t-il
? Je l'espère. Petit prêtre, mon Job à
moi, je te réserve un rôle sur mesure, à
la hauteur de mes crimes. Déjà, je me lasse
de mon métier, et je le vois bien, je perds en efficacité.
La concurrence se fait jeune et vive. En attendant, il faut
bien vivre, et ces voyages au Tchad coûtent si cher."
Journal intime d'Eliphaz, 7 juin 2009
Alors je l'ai vu. Et tout est revenu. Je l'ai vu tel que
je l'avais quitté sept ans auparavant. La même
silhouette longiligne, vêtue de noir, la même
démarche fluide et rectiligne. On était le
soir, un peu avant le coucher du soleil, et la chaleur était
encore étouffante. Nous étions seuls, perdus
dans ce désert, et je l'ai vu répéter
les mêmes gestes : enlever son chapeau, venir droit
vers moi, et prononcer ces mêmes mots : " Je
suis venu de loin pour me confesser auprès de vous,
mon père ". Je crois que c'est à ce moment
que j'ai retrouvé la raison. Et ce que ma raison
me donnait à voir n'avait rien de bon. Une peur nauséeuse
se déversa en moi, paralysant mes muscles, libérant
ma prostate, et je crois également que mes yeux se
mouillèrent. Oui, je suis tombé à genoux
devant lui, oui, je l'ai supplié, oui, je me souviens
l'avoir imploré d'en trouver un autre. Lui, restait
là, planté devant moi, comme un rocher noir
incongru au milieu du désert rouge, impassible, insensible.
Alors, tantôt me jetant à ses pieds, tantôt
me frappant la poitrine, ou bien tapant sur le sable comme
un possédé, je lui hurlais et lui crachais
mon innocence à la gueule, lui vomissais mon calvaire
et ces sept années en enfer passées dans le
doute et la misère. Après tout, lui martelais-je,
qu'avais-je fait pour mériter tant de malheur, qu'avais-je
fait sinon mener une vie exemplaire ? Mon Dieu, mon Dieu,
pourquoi tant de souffrance, pourquoi moi ?
Mes
mots portèrent, du moins le croyais-je. Enfin une
réaction ! Un mouvement, ample et réfléchi.
Et je me mis à trembler plus que jamais, sentant
le fil de ma vie se tendre, prêt à rompre au
moindre soubresaut. Lentement, je le vis sortir de sa poche
extérieure une paire de gants en cuir sombre, qu'il
enfila consciencieusement, dans un crissement de matière.
Il écarta un pan de son grand manteau, et porta une
main en direction de son flanc, ostensiblement, méticuleusement.
J'entrevis alors un reflet d'acier, la silhouette allongée
d'une arme à feu, son arme, son outil de travail.
Aucune précipitation dans ses gestes, mais toujours
cette lenteur choisie. Décrivant une large courbe,
le canon de l'arme termina sa trajectoire à quelques
centimètres de mon visage, face à ma bouche.
Et le temps s'arrêta pour moi. Mon instinct commandait
à mon corps, à mes poumons, à mes paupières
un immobilisme complet, mes muscles se tétanisaient,
et je ne pensais à rien, à rien. Alors, il
m'expliqua.
"
Mon père, tu as beaucoup parlé aujourd'hui,
beaucoup parlé… inspiration… OUVRE TA
BOUCHE, oui bien grande, ouvre la bien….et maintenant,
SILENCE ". Puis d'un geste, il m'attrapa la mâchoire
et m'enfonça le canon de son arme jusque dans la
gorge, à en vomir, à s'en faire dessus, et
moi, tétanisé, dans ma puanteur, sans contrôle
sur mon corps abandonné, je n'avais plus que mes
larmes et mes selles pour m'exprimer. " Voilà
mon père, c'est mieux comme ça. Maintenant,
je veux que vous m'écoutiez attentivement…
Par où commencer ? Et bien, j'ai l'impression que
votre formation est sur le point de s'achever. Ai-je été
un bon instructeur ? J'en jugerai bientôt, et croyez-moi
mon père, un échec nous serait à tous
deux extrêmement préjudiciable. C’est
que nous sommes solidaires, dans cette histoire. Comme c'est
étrange n'est-ce pas ? Mon Père, je vous ai
choisi il y a maintenant plus de dix ans comme confesseur.
Pourquoi vous, hein, encore et toujours cette veille rengaine
! On n'a pas besoin de raison pour souffrir, et c'est précisément
ce que j'ai essayé de vous enseigner. Voyez-vous,
pour comprendre mon aveu, pour me comprendre pleinement,
pour comprendre le mal que je suis, il me faut quelqu'un
à la hauteur, mon père. Un prêtre qui
ait fait l'expérience de mes crimes. Un prêtre
qui remette tout en question, un prêtre vierge de
toute habitude de pensée, sans préjugé,
et - vous aiderai-je ? - un prêtre qui demeure serviteur
de Dieu malgré les épreuves, qui par sa détermination
me montre la voie, me convainque, et, oui, me réconcilie
avec Dieu, qui m'écoute et me pardonne, dans une
communauté de souffrance qui l'unisse à mes
victimes. Alors seulement mon aveu sera complet, ma pénitence
achevée, alors seulement enfin, j'existerai ! Mon
père, pesez bien vos prochains mots. Etes-vous prêt
? "
Il
ponctua sa dernière phrase en enfonçant encore
un peu son arme dans ma bouche, et je compris. Je compris
la nature de l'épreuve qui m'était envoyée
par le seigneur, et dès lors ma révolte cessa,
et je cessai de m'interroger sur l'injustice de mon cas.
Je compris toutes ces années de souffrance, je compris
qu'il me fallait les accepter sans contrepartie, car telle
est la grandeur inintelligible des desseins supérieurs
de Dieu. Je compris qu'il me fallait accepter ces cinq années
de vie perdues dans le désert, qu'il me fallait accepter
ce pistolet dans ma gorge qui brûle, et même
accepter jusqu'à la mort de mon neveu. Alors tout
esprit de révolte m'abandonna, mes muscles retrouvèrent
de leur souplesse, et mes yeux apaisés osèrent
affronter le regard de mon pénitent. Un instant passa,
le soir tombait derrière les dunes encore chaudes
du soleil de la journée, et lentement, j'enlevai
de mes deux mains le canon du revolver de ma bouche, lentement
je posai l'arme à terre, et, les yeux dans les yeux,
me relevai pour lui dire, d'homme à homme, moi son
égal : " Allons donc terminer votre pénitence,
mon fils ". Il s'agenouilla sur le sable, devant moi,
tête vers le bas . Un vent léger se levait,
la nuit montrait ses premières étoiles, et
il commença sa confession par ces mots : " Je
m'appelle Eliphaz, et je n'ai pas toujours été
le monstre que je suis… " |