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La confession d'Eliphaz
Emmanuel Rinck
paru en juin 2003


 
 

 

"…Ai relu pendant la nuit le livre de Job. Encore. A la lumière de la bougie. Pas dormi. Et toujours cette interrogation…Toi Job, le charitable, le droit, toi qui vis dans la fuite du mal et la lumière de Dieu, qu'as-tu compris - et moi donc ? - qu'as-tu compris dans la souffrance injuste et sacrée des châtiments que Dieu t'a envoyés, qu'as-tu senti dans ta chair, Job, que je ne vois plus, que je n'entends plus, quand ma raison vacille et que je doute, oui, que je doute de l'entendement du monde ? " Journal intime d'Eliphaz, 3 mai 2002

Ce matin-là, dehors, l'air était humide et frais. Déjà les murs nus de l'église perlaient de cette rosée mousseuse qui verdit les vielles pierres. Mon Eglise est vieille, oui, si vieille. Peu de lumière. Peu de bruit aussi, disons moins qu'avant. Avant, ça doit remonter à quarante ans, au bas mot ! Il y a bien longtemps que le cœur de la nef s'est tu du bruit des croyants. Subsistent encore deux ou trois vieilles peaux, comme moi, et les passants. Les passants ne sont pas bien nombreux non plus, mais je ne m'en plains pas. J'ai laissé avec mes jeunes années toute poussée de prosélytisme. Et je goûte cette quiétude qui m'est désormais offerte pour m'enfoncer dans les spirales méditatives de la contemplation. Que vouloir de plus ?

Ce matin-là, je venais de célébrer les vêpres, et j'allais fermer les portes de l'entrée principale, lorsqu'il est entré. Elancé, la démarche souple, si silencieuse, une ombre n'aurait pas fait plus de bruit. Son long manteau noir descendait jusqu'aux chevilles et semblait agrandir encore sa silhouette. Sa peau claire et sa mise bien faite apportaient un peu de lumière à la morbidité - je dois bien le dire - de cette apparition. Au moins avait-il l'air de connaître les usages : en passant le seuil de l'église, il avait ôté son curieux chapeau, s'était signé, et, sans dévier d'un pouce d'une trajectoire rectiligne qu'à mon âge j'aurais bien eu du mal à imiter, s'était dirigé vers moi. " Voilà un homme décidé ", me suis-je dit.

Alors j'entendis sa voix, qui était comme un souffle haché et hésitant, une voix souffreteuse et discrète qui sentait l'âme en peine. " Je suis venu de loin pour me confesser auprès de vous, mon père. Maintenant, mon père ". Je crois lui avoir répondu mécaniquement que servir Dieu, c’était se rendre infiniment disponible, et que bien-sûr, j’accèderai à sa demande, mais quand même, j'étais surpris. Pourtant, cette voix, si ténue, plus que ces paroles, m'incitait à croire à l'urgence de la situation. Et les passants sont si rares de nos jours. Alors, que dire d'un pénitent ? Aussi est-ce finalement de bon cœur, et même - pourquoi ne pas le reconnaître ? - avec une certaine allégresse que j'invitai mon passant à me suivre vers l'officine prévue à cet effet.

Mon église est petite, mais dans sa pénombre le chemin est toujours hésitant pour le nouveau venu. Bientôt, nous nous sommes retrouvés l'un et l'autre dans la position figée et ancestrale du confessionnal, moi de côté, lui de face à genoux. Puis nous avons tirer les rideaux épais et usés de notre cabine, la pénombre grandit encore en intensité, et déjà l'odeur du bois humide nous enveloppait de sa moiteur. Que j'aime cet instant, cette intimité à nulle autre pareille, où la lumière, soumise, se retire devant le Verbe ! Là, coupé du monde mais pas de Dieu, plongé dans l'obscurité mais toujours guidé, la hiérarchie des sens s'inverse, et je sentais sur ma peau les spasmes du souffle de mon confessé. Silence…long silence…mon regard se perd dans les ténèbres…odeur du bois…spasmes de respiration…et enfin il se décide à parler.

" Mon père, est-on responsable de ses actes ? Peut-on tout pardonner, mon père ? Et Dieu, peut-on, a-t-on le droit de douter de Dieu ? Et l'absolution des péchés, peut-on tout absoudre ? Et le Mal, mon père, l'avez-vous déjà vraiment rencontré ? Je veux dire avez-vous jamais rencontré quelqu'un de vraiment mauvais mon père, quelqu'un de si hideux qu'il vous apparaisse comme une entorse au principe de vie ? Un de ces hommes qui vous font douter de la nature du bien ? Non ? Un tel homme est-il possible me demandez-vous ? Je l'ignore, mon père, je l'ignore, et c'est précisément pour cela que je viens vous voir…Oui, je le sais, mon propos n'est pas très suivi, mais je vous demande de la patience , il y a trop à sortir pour que tout ne jaillisse pas en flots désordonnés. Sans doute devrons-nous nous y prendre à plusieurs fois pour aller au bout de ma pénitence, mais, permettez-moi de le croire, celle-ci mérite des circonstances un peu particulières pour être accomplie. Auparavant, je veux que vous soyez assuré de ma plus complète sincérité.. l'êtes-vous ? Sachez que mon périple pour venir jusqu'ici a été pénible et mûri de longue date, oui, de longue date. Mais il n'a pas été facile de vous trouver.

" Mon père, je suis un monstre - vous l'ai-je dit ?-, je suis un monstre qui ne connaît que le froid ou le chaud. Le chaud, ce sont ces moments rouges ou mon bas ventre s'enflamme à la vue du sang, où le blanc de mes yeux se voile de la jouissance de tuer, ou ma conscience s'enivre de tant d'audace, et mon être entier se farde pour quelques secondes du pourpre d'une pulsion d'existence, miroir inversé de la souffrance des autres. Voilà pour le chaud. Le froid, c'est le reste du temps. Tout le temps. Je n'existe pas, pour personne, condamné à la fuite, à la discrétion, à l'obscurité, une vie en pointillés. Ce sont les termes du contrat. Il faut en respecter les clauses, sinon, on ne travaille pas. Et j'aime mon métier, mon père, oui, je vous l'avoue, j'aime ces moments ! C'est exact, je suis un tueur, un assassin, mes mains sont couvertes du sang des autres, jamais du mien, et j'en ai fait mon métier, et on me paye bien pour cela. J'ajouterai même que je suis l'un des meilleurs dans mon genre, si vous me permettez une pointe d'orgueil. Vous voyez mon père, je me mets à nu devant vous et Dieu, et je vous en prie…, non, ne doutez-pas de mes propos…, si, croyez-moi, mentir serait tellement plus simple pour nous deux… Malheureusement, je saurais aisément vous prouver mes talents, il vous suffira de vérifier en temps utile.

"Mais j'en viens au fait. Mon père, je souhaite du plus profond de mon mal une ardente pénitence. Pourtant, j'ai besoin d'être convaincu, et je m'interroge. Je suis bien persuadé, comme vous sans-doute, qu'il n'est pas de pardon sans compréhension. Mais, mon père, que comprenez-vous à la souffrance ? Croyez-vous en sa juste rétribution ? Mérite-t-on le mal qu'on a fait ? Hum... j'ai lu un jour que le criminel dont on ignore le crime est un inconnu pour les autres, qui le prennent pour un être différent de ce qu'il est vraiment. En un sens, il n'existe pas, fût-ce pour lui même. Il ne s'agit que de cela mon père…Voyez-vous, j'en suis arrivé à la conclusion que pour me permettre d'exister, en dehors de l'exercice de mon métier, il me faut avouer. Tout aveu est une délivrance, n'est-ce-pas ? Mais la souffrance, vous la comprenez ? LA COMPRENEZ-VOUS MON PERE ? Pardonnez mon emportement, mais sans la souffrance…vous ne pourrez pas saisir à sa juste mesure ni la valeur, ni l'enseignement de mon aveu.. Me comprendre vous demandera beaucoup d'efforts, je le crains … Mais rassurez-vous mon père, je vous y aiderai. Alors, peut-on pardonner un être tel que moi ? Au fait, je crois avoir entendu un cri tout à l'heure, dans la sacristie. Vous devriez peut-être y jeter un coup d'œil, on ne sait jamais… "

" La balle venait de partir, je l'imaginais suivre son implacable trajectoire, j'anticipais déjà l'impact et l'éclat du crâne, quand au moment chaud de l'extase m'est apparue l'idée, si belle dans son dénuement, dans son évidence ! Job, je te ressusciterai, Job - comme je t'envie ! - tu renaîtras à la modernité, et moi j'en serai à la fois le témoin et l'artisan… Job, il faudra que tu souffres, il faudra que tu connaisses cette chute arbitraire et injuste, que tu sois le dernier des hommes, le malheur à l'état pur… La souffrance et la culpabilité sont-elles liées ? Est-ce bien là le chemin que Dieu nous montre ? Job, tu commenceras alors à me comprendre…Puis il me faudra avouer. "
Journal intime d'Eliphaz, 5 mai 2002

Puis tout a basculé. Je n'avais pas entendu de cri, mais je sus à l'instant même, avec la certitude que ne confèrent que les plus grands malheurs, qu'un événement odieux venait de se produire dans la sacristie. La peur au ventre, affolé, maladroit et incontrôlé, renversant les bancs au passage, j’ai couru à toutes jambes vers le fond de l'église, baignée par quelques rares rayons de lumière blanche. Comment y décrire ce que je découvris, et le choc qui s'ensuivit ? Raphaël, mon neveu et unique enfant de cœur gisait là, sur le sol, son aube relevée, pantalon baissé, le visage bleu, les yeux exorbités, grotesque petite forme figée dans un dernier effort de survie. Puis les cris, les plaintes, les pleurs, mal, si mal, je vacille... la croix, regarder la croix, partager sa souffrance... reprendre pied. Appeler.

Dès lors, tout est allé si vite, que l'enchaînement des faits m'est apparu embrouillé, intemporel même, et pour tout dire presque indifférent, tant la douleur et l'incompréhension m'obnubilaient et m'emplissaient tout entier. Même maintenant, des années après les faits, même maintenant, après ma longue réclusion, il m'est tellement pénible d'évoquer ce calvaire. Que dire ? La police intervint rapidement sur les lieux, naturellement prévenue par mes soins. S'ensuivit le lot des enquêtes de ce genre : prélèvements pour analyse scientifique, interrogatoire de l'entourage, autopsie, mise en terre. Et subitement mon église s'est emplie de tous les curieux du monde que la morbidité attire. Moi j'errais comme une âme en peine, et me réfugiais dans la prière , à la recherche de mon for intérieur, à la recherche de ce château de lumière qui seul m'apporterait le réconfort. Cependant, l'enquête, malgré mon témoignage, prit un tour imprévu. Mon pénitent avait bien fait les choses - comment aurais-je pu en douter, lui, un professionnel ? Il avait bien fait les choses, car la police scientifique avait retrouvé un poil de pubis sur le corps de la petite victime. Les analyses d'ADN étaient formelles : ce poil m'appartenait. Comment s'était-il égaré jusque là ? Comment le saurais-je ! Je me souviens être allé à la clinique deux mois auparavant pour un prélèvement d'urine. Oserais-je imaginer mon pénitent assez fou pour m'y avoir suivi et prémédité la collecte de cette preuve ? A la lumière des évènements qui ont suivi, oui, sans aucun doute….

Ma disgrâce fut rapide et complète. Il ne fait pas bon être curé par les temps qui courent. L'évêché, qui avait encore quelques relations, parvint à étouffer l'affaire dans cette petite ville qui ne souhaitait pas faire parler d'elle. On voulut bien prétendre croire à mon histoire de passant, et le poil, précieuse relique des temps modernes, fut égaré ou brûlé. On m'offrit l'exil dans une de ces paroisses sans fidèles, en terre africaine, près du Tchad. Pas de vagues, pas de traces, l'exil…le rejet, la honte, le discrédit, la haine de la famille, l'embarras de l'Eglise, moi le pestiféré, moi le banni ! Moi, petit prêtre tranquille et modèle, qui a toujours vécu dans l'amour des hommes et la crainte de Dieu, moi le petit père dévoué, ouvert à tous et fermé au doute, je me retrouvais si vieux, déchu, plus bas que rien, moins qu'un homme, seul dans mon désert trop chaud à ressasser sans fin et maudire de mille noms le film de ma chute. Le soir, après avoir marché jusqu'à l'épuisement, ou bien abruti par un sommeil forcé qui durait la journée entière, c'est selon, je revenais à ces simples questions : Pourquoi ? Qu'ai-je fait ? Mon Dieu, pourquoi m’abandonnes-tu ! Déjà, les quelques villageois que je croisais me surnommaient " le fou ", quand je reçu après cinq années d'errance cette lettre de l'Eglise. Je ne me souviens que d'un mot : " Excommunication ". Excom-munication ? Excommunication ? Le mot résonnait comme une enclume entre mes tympans, et je crois que c'est à ce moment que je perdis la raison. Oui, à cette époque, ma folie fut à peu près complète, et seuls un vague instinct de survie et la pitié des villageois pour un vieil ermite me sauvèrent. Comment aurait-il pu en être autrement, moi qui avais donné ma vie à mon Dieu et à mon sacerdoce ? Comment aurait-il pu en être autrement, quand abandonné des miens, abandonné de tous, j'étais de plus rejeté par mon pays et mon Eglise ? De cette période, seul me reste ce sentiment d'abîme, ce vide de l'âme qui s'interroge en vain sur le sens des choses.

" Progresse comme prévu. Pas eu d'ennui avec l'enquête. Petit prêtre, ne me déçois pas ! Job, destin unique entre les choisis, toi qui touches le Ciel de ton malheur, te rends-tu seulement compte de la chance qui t'est offerte ? De la chance que JE t'offre ? Petit prêtre, ne me déçois pas ! Il me tarde maintenant, après toutes ces années, d'entamer notre dernière entrevue. Seras-tu prêt ? Je le vois bien, ta raison n'est plus ce qu'elle était…je le prends pour un signe encourageant. Débarrasse toi de cette vieille habitude, et ouvre complètement ton esprit, toi que j'ai choisi, toi que je forme depuis si longtemps. Souffres-tu ? Je le pense…cela suffira-t-il ? Je l'espère. Petit prêtre, mon Job à moi, je te réserve un rôle sur mesure, à la hauteur de mes crimes. Déjà, je me lasse de mon métier, et je le vois bien, je perds en efficacité. La concurrence se fait jeune et vive. En attendant, il faut bien vivre, et ces voyages au Tchad coûtent si cher."
Journal intime d'Eliphaz, 7 juin 2009


Alors je l'ai vu. Et tout est revenu. Je l'ai vu tel que je l'avais quitté sept ans auparavant. La même silhouette longiligne, vêtue de noir, la même démarche fluide et rectiligne. On était le soir, un peu avant le coucher du soleil, et la chaleur était encore étouffante. Nous étions seuls, perdus dans ce désert, et je l'ai vu répéter les mêmes gestes : enlever son chapeau, venir droit vers moi, et prononcer ces mêmes mots : " Je suis venu de loin pour me confesser auprès de vous, mon père ". Je crois que c'est à ce moment que j'ai retrouvé la raison. Et ce que ma raison me donnait à voir n'avait rien de bon. Une peur nauséeuse se déversa en moi, paralysant mes muscles, libérant ma prostate, et je crois également que mes yeux se mouillèrent. Oui, je suis tombé à genoux devant lui, oui, je l'ai supplié, oui, je me souviens l'avoir imploré d'en trouver un autre. Lui, restait là, planté devant moi, comme un rocher noir incongru au milieu du désert rouge, impassible, insensible. Alors, tantôt me jetant à ses pieds, tantôt me frappant la poitrine, ou bien tapant sur le sable comme un possédé, je lui hurlais et lui crachais mon innocence à la gueule, lui vomissais mon calvaire et ces sept années en enfer passées dans le doute et la misère. Après tout, lui martelais-je, qu'avais-je fait pour mériter tant de malheur, qu'avais-je fait sinon mener une vie exemplaire ? Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi tant de souffrance, pourquoi moi ?

Mes mots portèrent, du moins le croyais-je. Enfin une réaction ! Un mouvement, ample et réfléchi. Et je me mis à trembler plus que jamais, sentant le fil de ma vie se tendre, prêt à rompre au moindre soubresaut. Lentement, je le vis sortir de sa poche extérieure une paire de gants en cuir sombre, qu'il enfila consciencieusement, dans un crissement de matière. Il écarta un pan de son grand manteau, et porta une main en direction de son flanc, ostensiblement, méticuleusement. J'entrevis alors un reflet d'acier, la silhouette allongée d'une arme à feu, son arme, son outil de travail. Aucune précipitation dans ses gestes, mais toujours cette lenteur choisie. Décrivant une large courbe, le canon de l'arme termina sa trajectoire à quelques centimètres de mon visage, face à ma bouche. Et le temps s'arrêta pour moi. Mon instinct commandait à mon corps, à mes poumons, à mes paupières un immobilisme complet, mes muscles se tétanisaient, et je ne pensais à rien, à rien. Alors, il m'expliqua.

" Mon père, tu as beaucoup parlé aujourd'hui, beaucoup parlé… inspiration… OUVRE TA BOUCHE, oui bien grande, ouvre la bien….et maintenant, SILENCE ". Puis d'un geste, il m'attrapa la mâchoire et m'enfonça le canon de son arme jusque dans la gorge, à en vomir, à s'en faire dessus, et moi, tétanisé, dans ma puanteur, sans contrôle sur mon corps abandonné, je n'avais plus que mes larmes et mes selles pour m'exprimer. " Voilà mon père, c'est mieux comme ça. Maintenant, je veux que vous m'écoutiez attentivement… Par où commencer ? Et bien, j'ai l'impression que votre formation est sur le point de s'achever. Ai-je été un bon instructeur ? J'en jugerai bientôt, et croyez-moi mon père, un échec nous serait à tous deux extrêmement préjudiciable. C’est que nous sommes solidaires, dans cette histoire. Comme c'est étrange n'est-ce pas ? Mon Père, je vous ai choisi il y a maintenant plus de dix ans comme confesseur. Pourquoi vous, hein, encore et toujours cette veille rengaine ! On n'a pas besoin de raison pour souffrir, et c'est précisément ce que j'ai essayé de vous enseigner. Voyez-vous, pour comprendre mon aveu, pour me comprendre pleinement, pour comprendre le mal que je suis, il me faut quelqu'un à la hauteur, mon père. Un prêtre qui ait fait l'expérience de mes crimes. Un prêtre qui remette tout en question, un prêtre vierge de toute habitude de pensée, sans préjugé, et - vous aiderai-je ? - un prêtre qui demeure serviteur de Dieu malgré les épreuves, qui par sa détermination me montre la voie, me convainque, et, oui, me réconcilie avec Dieu, qui m'écoute et me pardonne, dans une communauté de souffrance qui l'unisse à mes victimes. Alors seulement mon aveu sera complet, ma pénitence achevée, alors seulement enfin, j'existerai ! Mon père, pesez bien vos prochains mots. Etes-vous prêt ? "

Il ponctua sa dernière phrase en enfonçant encore un peu son arme dans ma bouche, et je compris. Je compris la nature de l'épreuve qui m'était envoyée par le seigneur, et dès lors ma révolte cessa, et je cessai de m'interroger sur l'injustice de mon cas. Je compris toutes ces années de souffrance, je compris qu'il me fallait les accepter sans contrepartie, car telle est la grandeur inintelligible des desseins supérieurs de Dieu. Je compris qu'il me fallait accepter ces cinq années de vie perdues dans le désert, qu'il me fallait accepter ce pistolet dans ma gorge qui brûle, et même accepter jusqu'à la mort de mon neveu. Alors tout esprit de révolte m'abandonna, mes muscles retrouvèrent de leur souplesse, et mes yeux apaisés osèrent affronter le regard de mon pénitent. Un instant passa, le soir tombait derrière les dunes encore chaudes du soleil de la journée, et lentement, j'enlevai de mes deux mains le canon du revolver de ma bouche, lentement je posai l'arme à terre, et, les yeux dans les yeux, me relevai pour lui dire, d'homme à homme, moi son égal : " Allons donc terminer votre pénitence, mon fils ". Il s'agenouilla sur le sable, devant moi, tête vers le bas . Un vent léger se levait, la nuit montrait ses premières étoiles, et il commença sa confession par ces mots : " Je m'appelle Eliphaz, et je n'ai pas toujours été le monstre que je suis… "


 

 


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Chiara Lazzaroni
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