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L'homme
en blouse blanche ajusta ses lunettes rondes et passa son
stéthoscope autour du cou.
" Faites entrer le patient ! " tonna-t-il d'une
voix gutturale qui contrastait avec son physique chétif.
On entendit des murmures dans la salle. Une porte grinça
et bientôt un petit homme bedonnant, vêtu d'une
sorte de pyjama zébré noir et blanc, les mains
liées dans le dos, pestant et grommelant dans sa
barbe, pénétra d'un pas mal assuré
dans le box constitué par quatre murs en verre, suivi
de près par deux infirmiers portant des masques couvrant
la bouche et le nez. On le fit s'asseoir sur une banquette
recouverte d'un drap blanc. La salle de conférence,
qui d'ordinaire accueillait à peine une cinquantaine
de personnes, était pleine à craquer. Les
gens se tassaient, debout, au fond de la salle, tordant
le cou pour trouver le meilleur angle de vue.
Le Professeur aux lunettes rondes était flanqué
de deux assesseurs, également en blouse blanche :
à sa gauche, une femme arborant un chignon puissamment
tiré en arrière tançait le patient
d'un regard malveillant ; à sa droite, un homme rondouillard,
dodelinait de la tête. Tous trois présidaient
l'assemblée, assis derrière une table en bois
massif, sans doute de l'ébène.
"
Monsieur, veuillez décliner vos nom, prénoms
et profession au corps médical " lança
le Professeur d'une voix monocorde, tout en feuilletant
une pile d'ordonnances étalées devant lui.
" Monsieur René X. ", répondit le
patient en ravalant un grognement, " actuellement sans
trop d'emploi ". Il se tenait voûté, les
traits tirés, visiblement il n'avait pas beaucoup
dormi ces dernières quarante-huit heures. Une goutte
perlait à l'entrée de sa narine droite.
" Monsieur X., reprit le Professeur, avant de débuter
l'examen, je tiens à rappeler au nom de l'institution
que je représente, le Corps Médical, que ce
n'est pas l'homme que nous consultons aujourd'hui. "
Sa voix fut soudain couverte par une quinte de bruits secs
et saccadés venant d'un petit pupitre jouxtant l'estrade.
Le greffier, un homme trapu tout de noir vêtu tapait
frénétiquement sur sa machine sténo,
tirant légè-rement la langue, concentré.
Le Professeur lui lança un regard noir, prit son
inspiration et repartit, en haussant la voix " quelle
que soit l'issue de cette consultation et le traitement
retenu, le Corps Médical assure à la famille
du patient qu'en aucun cas l'intégrité morale
de M. X. n'aura été mise en cause. "
La salle fut parcourue par un murmure d'approbation. "
Greffier, veuillez énoncer au Corps Médical
les symptômes accablants qui sont observés
chez le patient. " L'homme trapu se leva et lança
d'une voix haut perchée " Affaire N-44-Z, opposant
le Corps Médical à M. René X. Agissant
sur la base de témoignages spontanés de voisi-nage,
et utilisant tout leur savoir-faire et les technologies
de pointes, nos enquêteurs ont acquis la conviction
que de M. X. souffre des symptômes suivants :
- maux de tête
- forte fièvre (sans doute plus de 39° !)
- frissons
- toux grasse
- fatigue, courbatures
- céphalées,
- myalgie,
- écoulement nasal “
Le greffier fut interrompu par un fort reniflement provenant
du box. Il leva les yeux sur le patient, puis les replongea
dans sa feuille. " Nos enquêteurs ont donc concomi-tamment
émis le diagnostic suivant : M. X. est infecté
par un orthomyxovirus, autrement dit une bonne grippe, diagnostic
que le patient réfute en dépit du bon sens.
- Foutaise ! lâcha le patient
- S'il vous plaît ! calma le Professeur. "
Sans sourciller le greffier poursuivit : " Par trois
fois, M. X. a refusé d'absorber les remèdes
prescrits, arguant qu'il se portait, je cite, comme un charme.
Etant entendu le caractère fortement épidémique
de l'orthomyxovirus, ce refus constitue une atteinte caractérisée
au droit à la bonne Santé de son voisinage.
Ayant également ignoré les tentatives de transaction
puis finalement l'ultima-tum notifié par écrit
par le Corps Médical, ce dernier est aujourd'hui
appelé à confirmer le diagnostic émis
par nos enquêteurs et, le cas échéant,
à proposer un remède qui sera appliqué
manu-militari en vertu du Code de la Prévention et
du Droit d'Ingérence Médical. " L'homme
se rassit et se remit à taper promptement sur sa
machine. " Bien " fit le Professeur, " alors
M. X., qu'avez-vous à répondre ? " Le
patient tenta un sourire chargé d'obséquiosité
" Merci Professeur de me donner la parole, hasarda-t-il.
Ecoutez, cette histoire est un peu folle, vous en conviendrez.
En fait… heu.. c'est juste un rhume, un tout petit
rhume de rien du tout et d'ailleurs je me sens beaucoup
mieux ! " Une rumeur de cons-ternation et de protestation
enfla dans la salle. " Silence, tonna le professeur.
Silence !! " Quand le calme fut revenu, il reprit "
Vous avez donc choisi de vous obstiner. Dont acte ! Veuillez
s'il vous plaît prendre place sur la banquette, je
vais demander au médecin de la partie civile de bien
vouloir débuter l'examen. " Les deux infirmiers
en masque le saisirent et l'allongèrent de force
sur la banquette tout en ponctuant leurs gestes de "
si monsieur veut bien se donner la peine… " Le
patient tenta de se débattre, tout en lançant
des jurons et autres noms d'oiseaux à l'attention
des infirmiers. Ils fixèrent solidement ses bras
et ses jambes à l'aide de sangles.
La porte du box s'ouvrit et un petit homme chauve et jaunâtre,
affublé d'une blouse blanche et d'un masque, pénétra
prestement. Il se dirigea vers le patient et posa sur lui
un regard bienveillant.
Puis brusquement, il farfouilla dans sa poche, sortit un
petit bâtonnet, l'enfonça dans la bouche du
patient sans autre forme de procès, et se mit à
fixer avec attention les aiguilles de sa montre. Un lourd
silence s'abattit sur la salle. Le patient, les yeux écarquillés,
retenait sa respiration. Au bout d'un temps qui lui parut
fort long, le docteur saisit le bâtonnet, l'essuya
sur sa blouse, l'observa avec attention et finalement le
présenta au patient : " Que lisez-vous, lâcha-t-il
enfin ?
- 39°2, répondit le patient dans un soupir,
- Comment ? Pouvez-vous répé-ter ? Je suis
sûr que tout le monde ne vous a pas entendu
- 39°2, patate ! hurla-t-il
- Merci. Tren-te neuf vir-gule deux de-grés, répéta
le docteur en prenant soin de détacher chaque syllabe
et en brandissant bien haut le thermomètre. M. X.,
c'est ce qui s'appel un rhume carabiné !! "
Une onde de rire parcourut la salle. Pour seule réponse
le patient eut une quinte de toux, avala sa salive et renifla.
Le docteur eut un brusque mouvement de recul. " C'est
grave docteur ?, fit le patient, un large sourire aux lèvres.
- Grave ? Mais enfin, voyons, nous ne sommes pas là
pour nous occuper de vos problèmes ! " Il secoua
la tête avec dépit, puis se tournant vers le
Professeur et ses assesseurs : " il est donc établi
que M. X. a de la fièvre ! " Des " Oh !
" de stupéfaction s'élevèrent
de l'assistance. " Je me propose désormais d'établir
l'origine de cette fièvre. J'appelle donc Mlle Denise
D., la boulangère de M. X., à venir témoigner.
" Une grosse dame, la cinquantaine, vêtue d'un
lourd pardessus et tenant à sa main un panier rempli
de légumes et de fruits, se fraya un chemin au milieu
de la foule en lançant divers grognement " poussez-vous…
laissez-moi passer, idiots… " Arrivée
au milieu de la salle, elle sembla chercher une chaise du
regard. N'en trouvant pas, elle posa son cabas par terre
et attendit, les bras ballants. Le professeur la considéra
un instant, puis le demanda de décliner nom, prénoms,
profession. " Denise D., que j'm'appelle, boulangère,
sans mari et sans gosse, clama-t-elle.
- Mlle D., reprit le médecin de la partie civile,
pouvez-vous répéter au Corps Médical
la conversation que vous avez eue avec M. X. il y deux jours
?
- Ben, c'est qu'il est rentré dans mon magasin. L'était
tout blanc et y s'tenait tout penché. Alors que j'ui
dit ça va pas m'sieur X, z'êtes pas dans vot'
assiette ? Couci-couça qu'y m'répond je crois
que j'ai attrapé quelque chose Mlle Denise, un virus
ou un truc comme ça. Alors moi, mon sang l'a fait
qu'un tour déguerpissez que j'ui ai dit, j'veux pas
de vot' saloperie dans ma farine, aller oust !!. Et l'est
parti sans sa baguette. Elle pouffa.
- Vous dites, qu'il a avoué avoir attrapé
quelque chose, répéta le docteur ?
- Sûr ! Même que m'dame Simone qu'était
dans la boutique elle a crié " Grand Dieu !
" en levant les bras au ciel !
- Merci Madame, pardon Ma-demoiselle. Votre témoignage
est édifiant !
- Ces gens-là, c'est des gangsters, m'sieur. Ils
font du mal aux honnêtes gens, faut leur couper la
tête ou au moins leur machin pour qu'y s'reproduisent
pas !!
- Bien sûr, bien sûr, répondit le docteur,
avec indulgence.
- Collabo ! Vieille fille !! hurla le patient, avant d'être
soudain secoué par une nouvelle quinte de toux. "
La femme prit une pomme dans son sac et la jeta violemment
contre la vitre du box. Elle rebondit et vint s'é-craser
au pied du greffier, médusé. " Tu r'mets
plus jamais les pieds dans ma boutique, malotru !!
- Allons, je vous en prie ! tonna le Professeur, jusqu'à
présent les débats étaient courtois.
"
La femme ramassa son cabas, haussa les épaules, releva
la tête et fendit la foule.
"
Bien, fit calmement le médecin de la partie civile,
lorsque le patient fut rétabli, le Corps Médical
constate avec moi que le patient présente les signes
évidents d'une infection par orthomyxovirus. Le témoignage
accablant de sa boulangère nous fonde à penser
qu'il n'ignore rien de sa maladie, et pourtant, il s'obstine
à refuser tout traite-ment. Dans ces conditions,
étant donné
la limpidité du diagnostic que le Corps Médical
saura proposer avec moi, je demande pour le patient un traitement
exemplaire pratiqué par injection sous-cutanée.
" Le dernier mot prononcé, le médecin
de la partie civile pivota sur lui-même et sortit
soudainement du box.
Le Professeur marqua un long temps d'arrêt et poussa
quelques soupirs. A sa gauche, la femme au chignon semblait
fort remontée : elle gesticulait et venait murmurer
une ou deux phrases à l'oreille du Professeur à
intervalles réguliers. A sa droite, l'homme rondouillard
dormait carrément en émettant un léger
ronflement.
" Monsieur René X., dit finalement le Professeur,
avez-vous conscience du risque insensé que vous faites
courir à la population qui vous entoure ? Il est
de notre devoir de vous libérer, mais aussi de libérer
nos concitoyens de la menace que vous incarnez. PRE-VEN-TION.
Voici ce qui doit guider notre action. Elle est juste, puisqu'elle
puise sa légitimité dans les droits inaliénables
de l'homme : le droit à la sécurité,
à la santé… le droit d'ingérence
dans votre vie privée, que nous nous arrogeons, nous
médecins, pour sécuriser les honnêtes
citoyens. Alors oui, nous sommes amenés à
prendre des décisions parfois difficiles, mais les
principes sont justes ! Et de justes principes font de justes
actions !
- l'Enfer est pavé de bonnes intentions, ricana le
patient,
- Monsieur X., l'interrompit sèchement le Professeur,
nous devons libérer le monde du mal qui est en vous,
lui faire la guerre, une guerre préventive, l'attaquer
avant qu'il nous attaque. "
Le Professeur remonta ses lunettes sur son nez, saisit une
ordonnance vierge, gribouilla quelques lignes et souligna
trois fois.
" Allez hop, une piqûre dans les fesses ! "
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