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Orthomyxovirus
Gilles Prigent
paru en juin 2003


 
 

 

L'homme en blouse blanche ajusta ses lunettes rondes et passa son stéthoscope autour du cou.
" Faites entrer le patient ! " tonna-t-il d'une voix gutturale qui contrastait avec son physique chétif. On entendit des murmures dans la salle. Une porte grinça et bientôt un petit homme bedonnant, vêtu d'une sorte de pyjama zébré noir et blanc, les mains liées dans le dos, pestant et grommelant dans sa barbe, pénétra d'un pas mal assuré dans le box constitué par quatre murs en verre, suivi de près par deux infirmiers portant des masques couvrant la bouche et le nez. On le fit s'asseoir sur une banquette recouverte d'un drap blanc. La salle de conférence, qui d'ordinaire accueillait à peine une cinquantaine de personnes, était pleine à craquer. Les gens se tassaient, debout, au fond de la salle, tordant le cou pour trouver le meilleur angle de vue.
Le Professeur aux lunettes rondes était flanqué de deux assesseurs, également en blouse blanche : à sa gauche, une femme arborant un chignon puissamment tiré en arrière tançait le patient d'un regard malveillant ; à sa droite, un homme rondouillard, dodelinait de la tête. Tous trois présidaient l'assemblée, assis derrière une table en bois massif, sans doute de l'ébène.

" Monsieur, veuillez décliner vos nom, prénoms et profession au corps médical " lança le Professeur d'une voix monocorde, tout en feuilletant une pile d'ordonnances étalées devant lui. " Monsieur René X. ", répondit le patient en ravalant un grognement, " actuellement sans trop d'emploi ". Il se tenait voûté, les traits tirés, visiblement il n'avait pas beaucoup dormi ces dernières quarante-huit heures. Une goutte perlait à l'entrée de sa narine droite.
" Monsieur X., reprit le Professeur, avant de débuter l'examen, je tiens à rappeler au nom de l'institution que je représente, le Corps Médical, que ce n'est pas l'homme que nous consultons aujourd'hui. " Sa voix fut soudain couverte par une quinte de bruits secs et saccadés venant d'un petit pupitre jouxtant l'estrade. Le greffier, un homme trapu tout de noir vêtu tapait frénétiquement sur sa machine sténo, tirant légè-rement la langue, concentré. Le Professeur lui lança un regard noir, prit son inspiration et repartit, en haussant la voix " quelle que soit l'issue de cette consultation et le traitement retenu, le Corps Médical assure à la famille du patient qu'en aucun cas l'intégrité morale de M. X. n'aura été mise en cause. " La salle fut parcourue par un murmure d'approbation. " Greffier, veuillez énoncer au Corps Médical les symptômes accablants qui sont observés chez le patient. " L'homme trapu se leva et lança d'une voix haut perchée " Affaire N-44-Z, opposant le Corps Médical à M. René X. Agissant sur la base de témoignages spontanés de voisi-nage, et utilisant tout leur savoir-faire et les technologies de pointes, nos enquêteurs ont acquis la conviction que de M. X. souffre des symptômes suivants :
- maux de tête
- forte fièvre (sans doute plus de 39° !)
- frissons
- toux grasse
- fatigue, courbatures
- céphalées,
- myalgie,
- écoulement nasal “

Le greffier fut interrompu par un fort reniflement provenant du box. Il leva les yeux sur le patient, puis les replongea dans sa feuille. " Nos enquêteurs ont donc concomi-tamment émis le diagnostic suivant : M. X. est infecté par un orthomyxovirus, autrement dit une bonne grippe, diagnostic que le patient réfute en dépit du bon sens.
- Foutaise ! lâcha le patient
- S'il vous plaît ! calma le Professeur. "
Sans sourciller le greffier poursuivit : " Par trois fois, M. X. a refusé d'absorber les remèdes prescrits, arguant qu'il se portait, je cite, comme un charme. Etant entendu le caractère fortement épidémique de l'orthomyxovirus, ce refus constitue une atteinte caractérisée au droit à la bonne Santé de son voisinage. Ayant également ignoré les tentatives de transaction puis finalement l'ultima-tum notifié par écrit par le Corps Médical, ce dernier est aujourd'hui appelé à confirmer le diagnostic émis par nos enquêteurs et, le cas échéant, à proposer un remède qui sera appliqué manu-militari en vertu du Code de la Prévention et du Droit d'Ingérence Médical. " L'homme se rassit et se remit à taper promptement sur sa machine. " Bien " fit le Professeur, " alors M. X., qu'avez-vous à répondre ? " Le patient tenta un sourire chargé d'obséquiosité " Merci Professeur de me donner la parole, hasarda-t-il. Ecoutez, cette histoire est un peu folle, vous en conviendrez. En fait… heu.. c'est juste un rhume, un tout petit rhume de rien du tout et d'ailleurs je me sens beaucoup mieux ! " Une rumeur de cons-ternation et de protestation enfla dans la salle. " Silence, tonna le professeur. Silence !! " Quand le calme fut revenu, il reprit " Vous avez donc choisi de vous obstiner. Dont acte ! Veuillez s'il vous plaît prendre place sur la banquette, je vais demander au médecin de la partie civile de bien vouloir débuter l'examen. " Les deux infirmiers en masque le saisirent et l'allongèrent de force sur la banquette tout en ponctuant leurs gestes de " si monsieur veut bien se donner la peine… " Le patient tenta de se débattre, tout en lançant des jurons et autres noms d'oiseaux à l'attention des infirmiers. Ils fixèrent solidement ses bras et ses jambes à l'aide de sangles.
La porte du box s'ouvrit et un petit homme chauve et jaunâtre, affublé d'une blouse blanche et d'un masque, pénétra prestement. Il se dirigea vers le patient et posa sur lui un regard bienveillant.
Puis brusquement, il farfouilla dans sa poche, sortit un petit bâtonnet, l'enfonça dans la bouche du patient sans autre forme de procès, et se mit à fixer avec attention les aiguilles de sa montre. Un lourd silence s'abattit sur la salle. Le patient, les yeux écarquillés, retenait sa respiration. Au bout d'un temps qui lui parut fort long, le docteur saisit le bâtonnet, l'essuya sur sa blouse, l'observa avec attention et finalement le présenta au patient : " Que lisez-vous, lâcha-t-il enfin ?
- 39°2, répondit le patient dans un soupir,
- Comment ? Pouvez-vous répé-ter ? Je suis sûr que tout le monde ne vous a pas entendu
- 39°2, patate ! hurla-t-il
- Merci. Tren-te neuf vir-gule deux de-grés, répéta le docteur en prenant soin de détacher chaque syllabe et en brandissant bien haut le thermomètre. M. X., c'est ce qui s'appel un rhume carabiné !! " Une onde de rire parcourut la salle. Pour seule réponse le patient eut une quinte de toux, avala sa salive et renifla. Le docteur eut un brusque mouvement de recul. " C'est grave docteur ?, fit le patient, un large sourire aux lèvres.
- Grave ? Mais enfin, voyons, nous ne sommes pas là pour nous occuper de vos problèmes ! " Il secoua la tête avec dépit, puis se tournant vers le Professeur et ses assesseurs : " il est donc établi que M. X. a de la fièvre ! " Des " Oh ! " de stupéfaction s'élevèrent de l'assistance. " Je me propose désormais d'établir l'origine de cette fièvre. J'appelle donc Mlle Denise D., la boulangère de M. X., à venir témoigner. " Une grosse dame, la cinquantaine, vêtue d'un lourd pardessus et tenant à sa main un panier rempli de légumes et de fruits, se fraya un chemin au milieu de la foule en lançant divers grognement " poussez-vous… laissez-moi passer, idiots… " Arrivée au milieu de la salle, elle sembla chercher une chaise du regard. N'en trouvant pas, elle posa son cabas par terre et attendit, les bras ballants. Le professeur la considéra un instant, puis le demanda de décliner nom, prénoms, profession. " Denise D., que j'm'appelle, boulangère, sans mari et sans gosse, clama-t-elle.
- Mlle D., reprit le médecin de la partie civile, pouvez-vous répéter au Corps Médical la conversation que vous avez eue avec M. X. il y deux jours ?
- Ben, c'est qu'il est rentré dans mon magasin. L'était tout blanc et y s'tenait tout penché. Alors que j'ui dit ça va pas m'sieur X, z'êtes pas dans vot' assiette ? Couci-couça qu'y m'répond je crois que j'ai attrapé quelque chose Mlle Denise, un virus ou un truc comme ça. Alors moi, mon sang l'a fait qu'un tour déguerpissez que j'ui ai dit, j'veux pas de vot' saloperie dans ma farine, aller oust !!. Et l'est parti sans sa baguette. Elle pouffa.
- Vous dites, qu'il a avoué avoir attrapé quelque chose, répéta le docteur ?
- Sûr ! Même que m'dame Simone qu'était dans la boutique elle a crié " Grand Dieu ! " en levant les bras au ciel !

- Merci Madame, pardon Ma-demoiselle. Votre témoignage est édifiant !
- Ces gens-là, c'est des gangsters, m'sieur. Ils font du mal aux honnêtes gens, faut leur couper la tête ou au moins leur machin pour qu'y s'reproduisent pas !!
- Bien sûr, bien sûr, répondit le docteur, avec indulgence.
- Collabo ! Vieille fille !! hurla le patient, avant d'être soudain secoué par une nouvelle quinte de toux. " La femme prit une pomme dans son sac et la jeta violemment contre la vitre du box. Elle rebondit et vint s'é-craser au pied du greffier, médusé. " Tu r'mets plus jamais les pieds dans ma boutique, malotru !!
- Allons, je vous en prie ! tonna le Professeur, jusqu'à présent les débats étaient courtois. "
La femme ramassa son cabas, haussa les épaules, releva la tête et fendit la foule.

" Bien, fit calmement le médecin de la partie civile, lorsque le patient fut rétabli, le Corps Médical constate avec moi que le patient présente les signes évidents d'une infection par orthomyxovirus. Le témoignage accablant de sa boulangère nous fonde à penser qu'il n'ignore rien de sa maladie, et pourtant, il s'obstine à refuser tout traite-ment. Dans ces conditions, étant donné


la limpidité du diagnostic que le Corps Médical saura proposer avec moi, je demande pour le patient un traitement exemplaire pratiqué par injection sous-cutanée. " Le dernier mot prononcé, le médecin de la partie civile pivota sur lui-même et sortit soudainement du box.
Le Professeur marqua un long temps d'arrêt et poussa quelques soupirs. A sa gauche, la femme au chignon semblait fort remontée : elle gesticulait et venait murmurer une ou deux phrases à l'oreille du Professeur à intervalles réguliers. A sa droite, l'homme rondouillard dormait carrément en émettant un léger ronflement.
" Monsieur René X., dit finalement le Professeur, avez-vous conscience du risque insensé que vous faites courir à la population qui vous entoure ? Il est de notre devoir de vous libérer, mais aussi de libérer nos concitoyens de la menace que vous incarnez. PRE-VEN-TION. Voici ce qui doit guider notre action. Elle est juste, puisqu'elle puise sa légitimité dans les droits inaliénables de l'homme : le droit à la sécurité, à la santé… le droit d'ingérence dans votre vie privée, que nous nous arrogeons, nous médecins, pour sécuriser les honnêtes citoyens. Alors oui, nous sommes amenés à prendre des décisions parfois difficiles, mais les principes sont justes ! Et de justes principes font de justes actions !
- l'Enfer est pavé de bonnes intentions, ricana le patient,
- Monsieur X., l'interrompit sèchement le Professeur, nous devons libérer le monde du mal qui est en vous, lui faire la guerre, une guerre préventive, l'attaquer avant qu'il nous attaque. "

Le Professeur remonta ses lunettes sur son nez, saisit une ordonnance vierge, gribouilla quelques lignes et souligna trois fois.
" Allez hop, une piqûre dans les fesses ! "


 

 


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Chiara Lazzaroni
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